MARIELLE

 


Marielle et Fernand
photo: Gaime

Présentation

  
                                      Chapitre 1 (début)                                     
 

Ici, dans la rue, passent des gens, des voitures. Ceux-là vont lentement, le plus souvent seuls ou par couples. Ils marchent, s’arrêtent à l’une des vitrines que cache la perspective, repartent. Traversent parfois: se glissent entre un capot et un coffre, regardent vers leur gauche, vont, poursuivent en tournant la tête à droite, franchissent la seconde file de voitures garées contre l’autre trottoir. Entrent alors dans un magasin.
Presque tous ont des vêtements de couleurs sombres. Ils se tiennent un instant immobiles, reviennent sur leurs pas, se penchent, font des gestes. Quelques manteaux, vestes, imperméables aux tons vifs: des femmes. Rouges, jaune clair, vertes. Elles regardent un tableau ou le prix de denrées que je ne vois pas.
Leurs mains: gantées ou dans une poche, peut-être les deux. Ou nues. Plus souvent que les mains d’hommes elles tiennent celle d’un enfant ou la laisse d’un chien, le parapluie fermé qu’elles manient comme une cane. Ou encore un cabas, un sac à provisions, des paquets. Certaines sont couvertes de cuir fauve, jaune, vert sombre.
Les voitures ralentissent, s’arrêtent le temps qu’une autre passe, ou une file. Puis rien: la chaussée où le vent pousse une feuille de journal. Parfois des gens s’approchent d’une voiture, y montent, elle s’en va. Une autre manoeuvre, s’immobilise: modifiant à peine l’équilibre coloré du fond de la rue, tandis qu’au dessus des devantures les murs percés de fenêtres sont blancs jusqu’aux toits, sous le ciel blanc parcouru de nuages.
Une jeune femme ferme à clef sa portière, se redresse, marche: grande, en chandail et pantalons. Gants noirs comme les bottes. Elle balance à bout de bras un sac à longue lanière, noir aussi devant l’asphalte, les pantalons noirs sur lesquels il se confond, l’asphalte encore... noir, qui oscille au rythme des longues jambes gainées de noir... l’une devant, l’autre en arrière... devant... arrière... devant... à l’exacte mesure des hautes jambes qui s’écartent, se rejoignent, s’ouvrent à nouveau selon le même angle mais dans l’autre sens. Jambes... jambes des promeneurs pressés ou lents, arrêtés. Qui se plient et se déplient. Qui avancent, se rattrapent, se dépassent et recommencent. Jambes... jambes qui bougent et se frôlent l’une l’autre. Jambes qui vont. Jambes.
Celles des femmes en pantalons, puis celles des hommes, puis celles des femmes en robes.
Les robes en cachent la moitié haute et souvent entravent leur mouvement: raccourci alors, plus vif. Les enfants, les chiens, les paquets ou cabas, les parapluies dissimulent aussi certains gestes de la marche qu’ils paraissent compliquer. Mais surtout les sacs, tenus à la main ou sous l’avant-bras replié, noirs, carrés, bruns, plats, écossais, ronds. Pendus parfois à l’épaule par une longue lanière. Se balançant ou presque immobiles. Certains trop remplis et déformés, d’autres neufs, brillants. A fermetures argentées ou dorées, ou bien de cuivre. Quelques-uns en tapisserie ou tricot, cet autre de raphia. Chaque femme porte le sien, toujours, plus ou moins apparent selon sa taille, sa place, le rapport de sa couleur à celle des vêtements contre lesquels il est serré ou se balance. Sacs... sac en forme de rectangle allongé, à poignée de cuir retenue par deux anneaux dorés; à fermeture ovale également dorée, sac aux angles arrondis, un peu usés - que j’ai rangé dans la pièce voisine, ma chambre, sur le dernier rayon de l’armoire:
Marielle entre.

Ou bien...
Allongé sur le tapis, la tête dans mes bras. Devant, le livre que je ne lis plus. Dessous, au travers de la haute laine, le parquet ressenti d’abord là où s’appuient les os. Dessus, un poids de fatigue, de muscles durs, de fumée refroidie à l’intérieur. Un arrière-goût dans la gorge tout à coup secouée d’un spasme venu d’où - de quelle pensée, quelle image?
Marielle entre.

Ou bien encore...
Le grand prêtre de la gravure tient un couteau de pierre - d’obsidienne, dit la légende. Des plumes le coiffent. D’autres, plus courtes, ornent les bracelets qu’il porte aux poignets comme aux chevilles. Il lève son bras armé en visant le coeur. Le condamné s’arc-boute en vain: quatre aides le maintiennent sur l’autel, lavé des sangs antérieurs; quatre aides aux bijoux de jade, aux têtes nues, aux corps tendus par l’effort. Aux regards fixés sur le membre qu’ils serrent de leurs mains, indifférents à la plateforme vide du temple, aux statues des angles, à la plaine étendue là-bas jusqu’aux montagnes du fond. Le vent souffle, le vent ne peut que souffler sur la scène élevée du meurtre: mais ne dérange pas les ornements, ne soulève pas les pagnes, ne dresse aucun nuage de sable. Air raréfié des hauteurs: l’homme se débat, gonfle sa poitrine pour respirer une autre fois, une fois encore... Ne voit rien que le ciel - ou regarde la longue lame taillée qui va tuer son mal, lui permettre dans longtemps de se lever, de bouger, de vivre:
Marielle entre.

 

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