*bandeau*


*chapeau*

 

Egalement connu en anglais sous le titre It can't always be caviar, ce roman de l'écrivain autrichien Simmel raconte l'histoire de Thomas Lieven. En 1939, ce jeune Allemand âgé de 30 ans mène une vie heureuse à Londres. Plus jeune banquier de la City, il a son propre établissement, prospère, avec un associé. Homme à femmes, il multiplie les conquêtes pendant sa vie nocturne des plus actives.

Mais tout bascule quand Marlock, son associé, l'envoie à Cologne où Thomas est arrêté pour des opérations de trafic de devises menées à son insu par Marlock. Ce dernier, qui a multiplié les mauvaises opérations en cachette de son trop confiant partenaire, veut s'en débarrasser. Il réussit: jamais Thomas ne parviendra à reprendre se vie normale à Londres.

Arrêté par les nazis, il se voit offrir d'être remis en liberté à condition de travailler pour leurs services secrets. Il accepte, comptant bien laisser tomber les Allemands une fois rentré à Londres. Mais à son retour en Grande-Bretagne, les services secrets britanniques menacent de le renvoyer en Allemagne, sauf s'il accepte de travailler pour eux... Il se réfugie en France, mais le Deuxième Bureau l'arrête et lui fait la même proposition. Contraint et forcé, il commence donc à travailler effectivement pour les services secrets français.

Ayant ainsi été «recruté» par trois pays différent en à peine plus de trois jours, Thomas se lance dans une grande carrière d'espion. Mais d'espion bien particulier: farouchement individualiste, anti-militariste et opposé à toute forme de violence, Thomas Lieven n'aura de cesse de tromper tout le monde et de changer de camp au gré des circonstances et de ses propres intérêts. Avec un sens inné de l'escroquerie ingénieuse et de la combine destinée à éviter tout dégât humain...

Son premier travail pour le Deuxième Bureau, à la veille de la guerre, est de renflouer ses finances en montant un trafic de devises à travers l'Europe. Mais le premier vrai coup d'éclat de Thomas Lieven intervient peu après l'invasion allemande de la France. Entré en possession de la liste des agents secrets français, il se réfugie au Portugal et réussit à vendre cette liste aux services allemands, anglais et français - non sans avoir remplacé tous les noms par ceux de personnes récemment décédées, pour être sûr qu'il n'en résultera aucune violence!

Arrêté, il passe quelque temps dans les prisons portugaises, où son compagnon de cellule lui apprend les techniques et les usages du monde criminel, avant d'organiser son évasion.

L'étape suivante de la carrière mouvementée de Thomas le voit devenir chef de gang à Marseille: ses «troupes» se spécialisent dans le vol des trafiquants du marché noir et des collaborateurs. Dénoncé, il est arrêté par les Allemands qui le forcent, de nouveau, à travailler pour eux. Il se fait alors passer pour un agent anglais afin d'infiltrer un réseau de résistants français: toute son action auprès d'eux consiste à leur livrer des armes inutilisables et à leur faire sauter un pont qui devait de toutes façons être remplacé... Le tout, comme toujours, pour épargner au maximum les vies humaines.

Installé à Paris au sein des services secrets allemands, il démantèle un énorme trafic de devises organisé par des dignitaires nazis et s'attaque au marché noir.

Après la fin de la guerre, Thomas fait fortune en montant diverses escroqueries ingénieuses: vente d'alcool à l'armée française, trafics divers sur les surplus de l'armée américaine en Allemagne, etc... L'une de ces opérations financières lui permet d'acculer à la ruine Marlock, son ancien associé, qui est réapparu en Allemagne après la guerre en recréant une banque que Thomas pousse à la faillite.

Finalement, dans les années 50, le jour où les services américains lui mettent le grappin dessus, il négocie: il les aide à démanteler un réseau d'espionnage soviétique à New York. En échange, une mise en scène de sa «mort» et effectuée, il change d'identité et peut enfin aller vivre en paix.

Plein de fantaisie et d'humour, le livre est un régal. Le personnage de Thomas Lieven est éminemment sympathique: pacifiste et débrouillard, humaniste et escroc de génie, intrépide et amateur de bonne vie. Non seulement Thomas est un séducteur accompli, mais c'est en outre un cuisinier émérite. C'est en faisant la cuisine qu'il prend ses grandes décisions et c'est autour d'une table bien garnie qu'il résout les conflits avec ses adversaires. Ce qui vaut au livre la particularité de compter, insérées en plein récit, des dizaines de recettes de cuisine correspondant aux repas mitonnés par Lieven! Une idée que Dumas aurait adorée!

Le lien avec Monte-Cristo est bien réel, même s'il n'est pas prépondérant. Mis à part le titre - ou plutôt l'un des deux titres utilisés en anglais - le roman de Dumas est cité deux fois expressément. Le premier clin d'oeil intervient lors d'une séance de formation au métier d'agent secret. Pour apprendre à ses élèves le code consistant à identifier une lettre par ses coordonnées (n° de page, de ligne et position dans la ligne) relevées au hasard dans un livre, que le destinataire du message déchiffrera en se reportant au même ouvrage, l'instructeur utilise Le comte de Monte-Cristo. Avec un résultat désastreux: les élèves ont à leur disposition une édition très légèrement différente et les coordonnées des lettres ne correspondent donc à rien!

Autre allusion directe: quand Thomas établit un parallèle entre sa situation et celle du comte de Monte-Cristo. De fait, quelques grands traits du livre renvoient directement à celui de Dumas.

La vie heureuse de Thomas bascule du fait d'une trahison; il multiplie les fausses identités et les déguisements; il fait fortune (plusieurs fois, en fait); il se venge de la trahison initiale en causant la faillite de Marlock grâce à des montages financiers rappelant ceux utilisés contre Danglars...

Un passage joue de façon particulièrement intéressante avec les thèmes de Monte-Cristo: celui de l'emprisonnement à Lisbonne. Lazarus, vieil homme compagnon de captivité de Lieven, se révèle un précieux abbé Faria: non seulement il lui enseigne les techniques du crime (non-violent), mais il lui permet de s'évader en utilisant sa propre identité et son apparence physique. Et, en un retournement du thème de Dumas, Lazarus sauve la vie de Thomas en mourrant après l'évasion de ce dernier. Thomas s'étant grimé en Lazarus pour sortir de prison, des tueurs lancés à ses trousses et informés de ce changement d'apparence abattent l'infortuné Lazarus en croyant tuer Thomas...

Tous ces éléments dumasiens sont, il faut le reconnaître, assez secondaires dans l'ensemble du roman. Mais celui-ci, répétons-le, se lit de bout en bout avec passion et jubilation - comme un roman de Dumas.

 

Extrait du Livre 2, chapitre 1

Lazarus Alcaba, as he made himself at home on the second cot, said in a hoarse, grating voice: "They've picked me up for smuggling, the sods--but this time they won't be able to prove anything. They'll have to let me out one of these days. But I'm not in any hurry... Eh-eh, ate a manha ." He grinned again.

"I'm also absolutely innocent," Thomas began. But Lazarus interrupted him with a cheerful wave of the hand. "Ay, ay, they tell me you pinched a diamond bracelet. Sheer slander, eh? Tcha, tcha, tcha--what wicked, wicked people."

"How did you know..."

"Oh, I know all about you, my lad! You can treat me as a friend, you know." The hunchback scratched himself exuberantly. "You're French and you're a banker and the sweetie who ran you in is the Consul Estrella Rodrigues. You're fond of cooking..."

"Who told you that?"

"Friend, I picked you out, I'm telling you!"

"Picked me out?"

Lazarus beamed, till his hideous countenance looked twice as wide, "Sure. You're the most interesting man in this clink. Got to have some sort of spiritual uplift in stir haven't we, hey?" He leaned forward familiarly and patted Thomas's knee. "I'll give you a little tip for the future, Jean. Next time they turn you in, ask to see the chief warder right away. I do that every time I'm nicked."

"Why?"

"I tell that idle sod of a chief warder that I'll keep his books for him. So I can go through everyone's papers. And after a few days I know the first and last thing about all the other lags. So I can pick out the best of 'em as a cell-mate."

Thomas began to find the hunchback amusing. He offered him a cigarette. "And what made you pick on me in particular?"

"I could see you had what it takes. Unfortunately you're only a beginner. But on the other hand you have good manners. A bloke could learn something from you. You're a banker. You could show me how to play the market. You like cooking. And that might be useful to learn too. It's never a waste of time to learn anything, you know..."

"Yes," said Thomas pensively. "That's true." He was thinking. What a lot of things I've learned since fate snatched me out of my peaceful career! Goodness knows what I'll still have to go through. My secure, respectable existence, my London club and my comfortable flat in Mayfair, how far away they seem now, all vanished into an impenetrable sea of fog...

"What about ganging up together?" said Lazarus. "You teach me all you know and I teach you all I know. How's that?"

"First rate idea," said Thomas, delighted.

(...)

Such was the information Thomas obtained on the first day of his meeting with the hunchback. During the following days and weeks he added to it. He underwent a regular course of instruction in crime and how to make the best of prison. His brain registered with mathematical exactitude every tip and recipe he received.

For example: In order to produce in a short time the symptoms of a high fever, so as to be taken to the sick bay, from which it is so much easier to escape, work up an ordinary soap lather and swallow three teaspoonfuls of it an hour before medical examination. The result will be a bad headache and within an hour temperature will rise to about 41 degrees centigrade. But it will only last about an hour. For longer periods regular "pills" of soap will have to be swallowed. Again, for jaundice symptoms mix one teaspoonful of soot with two of sugar, add vinegar and leave the solution to stand overnight. Drink it next morning on an empty stomach. The symptoms will develop within two days at most.

Lazarus said: "This is a warlike age, you know, Jean. The time may well come one day when you will wish to avoid a hero's death. Need I say more?"

"You need not," said Thomas Lieven.

Those were happy weeks. Lazarus learned how to cook to perfection. Thomas learned how to simulate sickness to perfection. He also learned international thieves' slang and a dozens of such confidence tricks as the White Waistcoat, the Loan-Gift, the Car Sale, the Diamond Business, Damages, the Suit to Measure, the Information Leak and the Breakdown Service.

He felt--heavens, how low he had sunk already!--that he might well need to resort to all these tricks at some future time or other. This expectation was to be proved one hundred per cent correct.


 

*bandeau*