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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 10

Le miroir de Venise

 

 

- Serait-ce donc cela le bonheur et la paix ? Je suis heureux simplement de la voir vivre ! …. Je l’observais tantôt. Depuis deux jours déjà que nous nous côtoyons, je ne la quitte pas des yeux ; quelle enfant encore ! Pourtant il fait place à la jeune fille, que dis-je, à la femme qu’elle deviendra…

Le prêtre Georges quitta la fenêtre d’où il observait la venelle. La maison de village où ils étaient hébergés leur offrait un lieu de repos assez petit, sobrement meublé, quoique propre et coquet. - De toute façon à cheval prêté on ne regarde pas les dents ! s’était-il dit. Ceci n’est que passager….

Deux jours ! Deux jours depuis leur fuite nocturne ! Comme ils lui paraissaient bien longs et en même temps merveilleux ! Deux jours pendant lesquels il avait traité son affaire. L’échange avait eu lieu à un prix moindre de ce qu’il espérait. Pourtant il s’en trouva soulagé. Dans la nuit une voiture venait les prendre. La suite du voyage s’avérait facile. Un guide sûr leur faisait passer la frontière française. Puis c’était la liberté…

Il sourit, quitta la fenêtre et saisit un pichet d’eau pour se servir à boire.

- J’ai eu l’argent tantôt ! murmura-t-il en approchant un gobelet de ses lèvres. Enfin me voilà débarrassé ! Et pas qu’un peu… Bon Dieu c’est assez dans une vie de traiter une seule fois avec ce genre de gredins !

Il se servit un deuxième gobelet et retourna à la fenêtre. Sa méditation prenait un tour serein, malgré les quelques palpitations qu’il maîtrisait en comptant les heures. Pris dans ses pensées, il murmurait tout haut par moments, sans s’en rendre compte.

- Ils n’oseront pas porter plainte… la peur du scandale retiendra leur colère. Et puis, le chevalier de Backson doit une dot à sa sœur… il dédommagera le couvent…

Un rideau de linon filtrait la lumière du jour. Le prêtre Georges regagna son poste d’observation et pinça légèrement le tissu pour mieux scruter la ruelle… - Certes… ils allaient très probablement les rechercher ! songea-t-il. Mieux valait disparaître. La France est tout proche….

Quant à justifier ce voyage à la jeune fille, cela avait été un jeu d’enfant. Elle lui faisait confiance, ravie par l’aventure.

- Depuis que je vis près d’elle mon sommeil est plus doux que celui d’un bébé… Qu’importe si elle ne me regarde pas encore !

L’écho d’une paire de sabots sur les pavés le fit tressaillir. Il scruta la venelle. C’était la course d’un gamin, pressé d’on ne sait quel ouvrage. Le prêtre Georges le regarda disparaître, soulagé. Puis il reprit la trame de ses rêveries.

- Pourquoi ne pas lui dire qu’elle est le soleil de mes nuits ? se murmura-t-il. Sa présence à elle seule soulève tous mes fardeaux… Mieux ! Je les oublie… Elle a semé en moi les graines du désir… ! Par quelle puissance aujourd’hui, je me sens homme quand depuis tant d’années j’ai vécu en eunuque ? … Quant à lui dire qui je suis, quelle importance maintenant ?…

Depuis sa décision de l’aider à s’enfuir, il avait spéculé sur leur destin. Beaucoup d’idées lui venaient à l’esprit. Mais la plus importante était de lui plaire. - la séduire… ! songea-t-il le cœur joyeux. Comme n’importe quel homme qui courtise une jeune fille ! Etre aimé d’elle… aussi naturellement que je l’aime….

Cette fois il souriait franchement. Son visage grave et austère qui semblait incapable de gaieté, rayonna d’une joie sereine. Même son regard, pourtant sombre, s’illumina de points dorés.

- Elle ne peut s’empêcher d’être coquette ! pouffa-t-il tout bas. Et quel talent dans les petites choses ! Comme cette broderie délicate dont elle avait agrémenté la bretelle gauche de son bustier ! Un iris il me semble… Tiens, cela me fait penser…

Il quitta la fenêtre et s’approcha sans bruit d’une porte de bois sombre dont il tourna très lentement la poignée.

- Que diable ! jura-t-il en se mordant les lèvres. Voilà bien une heure que je ne l’entends plus ! Elle a ri tout à l’heure… Que fait-elle ainsi enfermée dans sa chambre ?

De l’autre côté de la porte, Charlotte s’était absorbée dans une activité vitale et indispensable. Tout du moins, comme elle le considérait du haut de ses quatorze ans !

Dès son installation dans ce logis de fortune, elle avait avisé un miroir de Venise qu’elle transporta sans sourciller sur le dessus d’un coffre. Privée au couvent de tout accessoire de coquetterie, l’objet lui fit l’effet d’un miracle. Piqué de rouille par endroits, une méchante brisure dans l’angle gauche achevait de donner à l’ustensile une allure de vieillerie, propre à le jeter dans une décharge plutôt que d’y rechercher son reflet.

Charlotte ne se formalisa de rien. Emoustillée par sa liberté, elle avait entrepris de se détailler minutieusement.

Elle consacra ainsi, sans sourciller d’un poil, une bonne partie de ces journées à s’occuper de sa personne. La première matinée fut dédiée à la coiffure. L’après-midi devint le théâtre de gestes et postures propres à mettre en valeur une innocente chute de boucle, un mutin mouvement d’épaule, un candide regard curieux. Le lendemain matin débuta par un défilé de poses, pas de danses, pirouettes et révérences. Et sans oublier les grimaces !

Elle n’en était qu’à étudier l’effet de chaque mouvement sur les plis de ses vêtements quand elle était partie d’un grand éclat de rire. Cette mèche rebelle ! Que n’avait-elle pas tenté pour la faire tenir ! Sans la nommer vraiment, elle aima la sensualité qui émanait de cet écroulement de boucles et s’amusa à provoquer cette chute blonde selon ces mouvements de tête.

A la fin de ce minutieux examen, elle comprit qu’elle était belle. C’est alors que prise d’une idée subite, elle se sentit rougir jusqu’au front.

- Oser… se murmura-t-elle. Oser cela…. Que diraient les sœurs si….

Charlotte bondit vers la porte, s’assura de la fermeture du verrou et revint se planter devant le miroir, les mains ramassées dans son dos. Ainsi campée, sans sourciller, elle soupira… d’un de ses soupirs annonciateurs d’une grande décision, puis elle ouvrit les lanières de son bustier.

C’était cela qui l’avait fait rougir. Il fallait oser ! Aller jusqu’au bout ! Sans se soucier de l’opinion des sœurs… à qui elle ne raconterait jamais la scène…. Et que de toute façon elle n’avait pas l’intention de revoir ! ….. … Oser retirer ses vêtements….

- Complètement… murmura-t-elle.

Son bustier venait juste d’atterrir sur le bord du lit que déjà sa jupe tremblait sous ses doigts. Elle la laissa choir à ses pieds pendant qu’elle dénouait les cordons de son corsage. Il suivit le même chemin. Le jupon vécut un sort semblable : saisi par la ceinture, il finit en boule sur la jupe.

Charlotte avait décidé, prise d’une pudeur soudaine, de quitter ses bas et son caleçon avant d’enlever sa longue chemise. Cela lui donnait encore un peu de temps... Au cas où elle changerait d’avis…

L’entreprise l’avait rendue pivoine. Elle s’arrêta, le cœur battant.

- Oh ! Et puis quel mal peut-il y avoir ? … murmura-t-elle, prise dans un débat de conscience dont l’issue était déjà bien arrêtée….

Pourtant, à ce stade de l’aventure, sa résolution lui demanda un effort. Ses mains ralentirent. C’est avec des gestes lents qu’elle ouvrit sa chemise.

Un feu insuffisant répandait une chaleur nébuleuse, effilochée autour de l’âtre. Charlotte frissonna, pensa renoncer pour ne pas prendre mal… mais tandis que son esprit chipotait quelques raisons de santé, ses mains défirent les cordelettes.

Elle avala sa salive. En écartant les bords du vêtement, elle entrevit la rondeur laiteuse de ses seins. Un arrêt - une petite minute - Juste le temps de se conforter dans sa décision… puis elle fit glisser la chemise de ses épaules à sa taille, dénuda un ventre rond. Ensuite ce fut rapide : la liquette se cramponna un temps sur ses hanches avant de glisser d’un coup sur le sol.

Nue ! Charlotte se retrouva nue devant ce fascinant miroir. Durant la dernière phase de son entreprise, elle avait frissonné en découvrant la rondeur de son ventre, avait tremblé en voyant apparaître son pubis. Ses jambes longues et fuselées émergeaient maintenant d’un tas de vêtements en anneau sur le sol.

Elle expédia le tout dans un entrechat de chevilles puis se contempla, le souffle court. Elle avait osé ! Sans ciller des yeux, elle avait osé retirer ses vêtements !

Nue du front aux orteils !

Le cœur battant, les joues rouges de son audace, Charlotte se détailla minutieusement. Il fallait bien cela… Le miroir, trop juste pour la contenir entièrement, la contraignit à reculer…. Elle osa encore, pourquoi pas d’ailleurs…. puisqu’elle y était … ? Elle osa se retourner de trois quarts pour regarder son dos : une douce chute de reins sur de petites fesses potelées. Quant à l’autre côté… dès lors qu’elle avait commencé…

S’en suivit alors une ribambelle de poses mutines, une fois de face…, une fois de trois quarts…, du côté gauche…, du droit…. Et pourquoi pas de trois quarts et les bras en berceau…. ? … Et d’une épaule…. , de l’autre…., les cheveux relevés….puis lâchés…. de dos enfin….

A travers ses postillons de rouille, le miroir renvoya des poses aériennes, des seins aux mamelons roses découverts sous de fins bras en couronne, un pubis au duvet blond en lisière de longues jambes effilées.

Charlotte se trouva grande et mince.

Elle venait juste de se composer une posture, la main droite en travers de sa poitrine, les doigts écartés jusqu’à rejoindre les deux aréoles roses. Et la main gauche voilant son pubis. Un peu comme une Vénus, à la manière de Botticelli. Elle se contemplait, tranquille enfin.

- Charlotte ? Seriez-vous souffrante, je ne vous entends plus ?

Après avoir toqué à la porte de la jeune fille, le prêtre Georges était revenu près de la fenêtre. Quelques minutes plus tard, il entendit bien le bruit du verrou qu’elle tirait mais scruta la venelle avec application.

- Mon père, puis-je avoir quelques pistoles afin d’arranger mon habit d’un aulne de rubans ?

- Appelez-moi Georges ! dit-il en fixant toujours obstinément la ruelle. Je vous ai déjà expliqué l’intérêt de passer pour frère et sœur…

Cela n’avait pas été une mince affaire d’ailleurs. - Loin s’en faut ! - comme il se l’était dit un matin. Savoir quoi dire pouvait s’avérer facile mais convaincre ? Expliquer tant et si bien - Jusqu’à me persuader moi-même !– en avait-il conclu.

Elle consentit, d’un petit mouvement de tête signalant sa confusion et reprit le fil de sa demande.

- A moins que je ne trouve quelques dentelles… Mes vêtements sont si stricts !

Avoir des rubans… Elle en avait rêvé… mais la dentelle ! Sa noblesse l’autorisait à en arborer aussi largement qu’elle le désirait. Elle se souvenait de celle portée par son frère lors de sa dernière visite. Quelle merveille ! Quelle élégance !

Après l’instructive contemplation de sa personne, elle s’était rhabillée à regret, prise par le froid plus que par la pudeur. Mais elle n’avait pu s’empêcher d’arranger son vêtement. C’est ainsi qu’elle avait coquettement descendu les bretelles de son bustier, maintenu son col ouvert, dégageant ainsi une partie de ses épaules. Les plis de son corsage découvrant un peu le galbe de sa poitrine, elle s’était élancée hors de sa chambre, persuadée de pouvoir réveiller sa toilette avec quelques bouts de mercerie.

Lorsque le prêtre Georges se retourna enfin, elle fit un gracieux tour sur elle-même et le regarda, un sourire assuré sur les lèvres, les yeux pétillants.

- Ne trouvez-vous pas ?…

Pendant qu’il scrutait la venelle, il avait prit une discrète inspiration, tout en offrant son dos en guise de réponse. Juste avant de se retourner… C’est en la regardant tournoyer devant lui qu’il se sentit faillir.

- Bon dieu Charlotte ! dit-il en s’avançant, la respiration sifflante, que…

Charlotte resta immobile, les épaules nues, persuadée d’obtenir cet indispensable bout de dentelle. Et sans autre arrière pensée, de la tranquille innocence de ses quatorze ans, elle osa pour la première fois solliciter un regard d’homme.

La vue de la jeune fille avait fait trembler le prêtre.

Quelques pas ! Quelques pas seulement les séparaient ! Au mépris de sa propre raison, il couvrit la distance en trois enjambées et saisit Charlotte par les épaules.

Son geste avait été brusque et ferme. Peut-être même un peu fort. Il eut pour effet de resserrer légèrement le buste de la jeune fille, au point d’arrondir d’avantage la courbe de son décolleté. La naissance de sa poitrine apparut soudain plus ronde, galbée dans l’échancrure. A ce moment précis, le prêtre Georges ne sut pas si c’était la fraîcheur de son eau de rose ou le duvet doré de ses épaules ou bien les deux conjugués qui brouillèrent son esprit. Il approcha la jeune fille contre lui et se pencha sur ses lèvres.

Sous l’effet de surprise, Charlotte le regarda stupéfaite.

- Mon père ! ….Vous…

Elle avait presque crié. Ce qui eut pour effet de dégriser le prêtre.

Rapidement, avec la maîtrise dont il faisait preuve dans presque tous les actes de sa vie, il réussit à se contenir. - Je veux lui plaire ! hurla-t-il intérieurement. La séduire comme n’importe quel jeune homme !… La rassurer ! Vite ! Parvenir très vite à la convaincre… Prouver que ce geste n’est qu’une leçon…

Pendant cette éternité de secondes où il la tint dans ses bras, Charlotte avait été prise d’une panique ambiguë. Elle se dégagea ou plutôt elle en eut l’intention. Il le comprit dans une lueur de son regard. Pourtant il la maintint encore, juste le temps qu’elle sente sa force d’homme, puis il la repoussa très fermement.

- Il suffit maintenant ! Je pense que vous avez compris !

La violence du geste lui avait fait perdre l’équilibre. Charlotte se rattrapa de justesse au rebord de la table, faisant tomber la cruche qui se fracassa bruyamment. Le prêtre en profita pour se ressaisir tout à fait, et réussit à planter son regard brun dans les yeux de la jeune fille.

- N’allez pas croire que j’allais vous faire du mal ou vous forcer à quelques extrémités indigne ! articula-t-il d’une voix ferme. Ceci n’est qu’une leçon pour… vous faire comprendre certains dangers dont votre jeunesse n’a pas encore conscience. Je sais que vous cherchiez dans mon regard - un regard de frère -…

Il toussa sèchement.

- … Je sais… poursuivit-il il tout en éclaircissant sa voix dans une deuxième toux, je sais… que vous cherchiez l’assurance d’être une jeune fille désirable… ! Vous l’êtes certainement….

Il observa le rouge de ses joues monter jusqu’au lobe de ses oreilles. Satisfait par son entrée en matière, qui, semble-t-il, camouflait à la jeune fille le véritable mobile de son geste, il se lança tout à trac dans un de ces discours mi-éducatifs, mi-moralisateurs, dont il avait une longue pratique.

- Dans votre innocence il n’est point de péché. Mais je me dois de vous ouvrir les yeux…

Assagie par le ton qu’il employait ou peut-être rassurée sur son charme, elle s’était couverte les épaules. Toutefois, quelque chose l’avait gênée au contact du prêtre : une odeur piquante - une discrète fragrance de sueur peut-être ? Elle en avait gardé le buste raidi, bombé vers l’arrière, les narines vaguement écoeurées. La sensation persista d’ailleurs un moment dans son esprit. Mais elle n’eut pas le loisir d’y méditer : le prêtre Georges s’était lancé dans une de ces ennuyeuses allocutions dont elle avait tant baillé avec Claudette.

- Des hommes aux intentions peu louables… ! continua-t-il lancé dans son prêche,…. chercheront à vous plaire… Vous devez vous comporter en jeune fille respectable…

- Je ne l’ignore pas ! protesta-t-elle, cependant pourquoi m’habiller avec des tenues strictes et…

- Vous n’êtes plus au couvent Charlotte, parmi de petites filles protégées par les nonnes…. coupa-t-il sèchement. Et cessez donc de lever les yeux au ciel ! Vous n’êtes plus parmi les pensionnaires de Templemar, à organiser les minauderies pendant mon cours de catéchisme… car c’était bien vous n’est-ce pas ? !

Elle baissa les yeux en rentrant légèrement la tête dans ses épaules… attitude qui fit sourire le prêtre, ravi de trouver un point de honte sur lequel il pouvait appuyer son prêche. Il y était donc bien !

De ses grandes enjambées de compas, il reprit son périple dans la pièce, sermonnant dans une assurance retrouvée.

- Je vois que vous en souriez encore… Charlotte, vous êtes une jeune fille désormais, il n’y a plus de place pour l’enfance, vous devenez…. une femme !

La voix assourdie sur ces derniers mots, il toussa de nouveau, décidé à faire croire, au besoin, à un encombrement des poumons. Puis il reprit son sermon sans la quitter des yeux, constatant avec effarement le peu de cas qu’elle semblait faire de son discours…

Car l’instant de honte passé, le visage de Charlotte avait laissé apparaître un éventail d’expressions gamines qui lui interdisait toute illusion. Elle en fronçait son petit nez ! - Certes la grimace est charmante mais que diable retient-elle de mes explications ! s’insurgea le prêtre en pleine envolée lyrique.

Pourtant il était mi-vexé, mi-amusé. Il dut convenir en lui-même de sa mansuétude. Mais surtout, elle ne devait pas s’en rendre compte. Ce dessein le contraignit à ralentir son débit de parole. Puis il articula nettement, en ponctuant le tout d’un doigt autoritaire.

- Vous êtes aux yeux des hommes, la sœur d’un prêtre. Vous devez m’obéir Charlotte….

- Ah !

- En auriez-vous douté ? contesta-t-il devant son expression de dépit.

Il se força à la toiser en fronçant les sourcils, juste pour qu’elle baisse les yeux. Ce qu’il obtint…. après plusieurs secondes…. Et semble-t-il sans conviction particulière…. C’était cela ! Plutôt par contrainte….

- D’ailleurs, même quand vous serez mariée ! poursuivit-il un sourire en coin. Sauf à épouser un niais…vous devrez obéissance à votre époux… !

Puis il se ravisa, se retenant d’éclater de rire devant son air boudeur…

- Même si vous épousez un niais ! conclut-il en levant l’index dans sa direction !

- Ah ! Même un niais…

- Ne faites pas l’étonnée ! Vous connaissez parfaitement les devoirs d’une épouse, comme toute jeune fille l’a appris… ! ajouta-t-il en tournant franchement la tête pour dissimuler son envie de rire.

- Certes… soupira-t-elle en fronçant à nouveau son nez. Cependant…

- Rassurez-vous ! Cet heureux homme sera certainement à vos pieds. N’en abusez-pas…

- Je trouve cela bien injuste ! Nous autres filles, n’avons d’autre choix que d’attendre un mari en brodant des canivets…

- Ne savez-vous pas qu’il en est ainsi naturellement ? Que pourriez-vous faire d’autre ?

- Que ne suis-je Christine de Pisan ou Louise L’abbé ! Vivre de ma plume, composer mes poèmes ! Voilà d’autres états que d’attendre le bon vouloir….

- Mais que dites-vous donc ? coupa-t-il cette fois avec une voix bonhomme. Voilà bien des rêveries ! …. Non Charlotte ! A part les femmes de mauvaises vies, les veuves et les vieilles filles, une jeune fille n’a de vie honorable qu’en mère, épouse et chrétienne…. D’ailleurs votre nature vous pousse à rechercher l’autorité d’un homme…

Il argumenta quelques raisons congénitales, quelques justifications héréditaires… propres à convaincre les âmes convaincues … mais non celles qui, comme Charlotte, ne rêvent que d’amour et d’aventure…

- Mon père ! finit-elle par protester tandis qu’il se reprenait, je ne crois pas que nous ayons tant besoin d’obéir à un homme ni d’en cherchez protection. Après avoir médité longuement sur la condition des filles je…

- Méditer sur la condition des filles…. ! Charlotte, l’oisiveté est la mère de tous les vices ! soupira-t-il presque à bout d’argument. Seul votre jeune âge vous épargne les pires mais vous devrez à l’avenir maîtriser vos rêveries et…

- Pourtant, je vous assure que…

Elle n’eut pas le loisir d’achever. Déjà, il avait balayé son objection d’un grand revers de main. Son sermon terminé, il observa son air déçu, sous un front buté dont la détermination le rendit soucieux. Il pensa lui dire qu’elle était belle mais il s’abstint. - Cette enfant a besoin d’un tuteur ! conclut-il.

Mais il ne put lire, ni sur son visage ni dans son regard, le fond réel de ses pensées. Elle lui donnait une impression de force, malgré la fragilité apparente de son corps de femme. Une âme forte dans un corps fragile, en dépit de sa jeunesse….

Il allait lui suggérer de ramasser les tessons de la cruche quand un grondement métallique perça le silence. Oubliant semble-t-il, la conversation qu’ils venaient d’avoir, elle bondit de curiosité pour observer la ruelle.

- Des cavaliers ! s’exclama-t-elle en écartant le rideau de la fenêtre. Le Prévôt et ses gardes s’arrêtent à notre porte !

 

Lire la suite: Chapitre 11 - La nuit du bourreau

 


 

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