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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 16

Justice

 

Le prêtre Georges n’avait pas pipé mot à l’énoncé de sa décision. Après ces deux semaines de mutisme, Charlotte avait enfin rompu le silence. Elle avait déboulé brusquement pour se planter devant lui, les yeux remplis d’une expression à glacer le sang, le visage déterminé.

Et c’est pourquoi ils se trouvaient tous deux en route pour la demeure du Chevalier de Backson. En catimini de son frère dont Charlotte avait exigé d’être débarrassée. Elle avait mis le prêtre en face d’un ultimatum : c’était lui ou elle ! Et il avait acquiescé en silence, écrasé de remords.

Même s’il arborait encore un œil mauve dû à leur bagarre après la flétrissure de Charlotte – le coup était parti tout seul - le prêtre Georges n’avait pas encore pu convaincre la jeune fille de sa propre innocence. Il n’avait pas d’autre choix que de souscrire à son plan, choix qu’elle exigea comme preuve.

- Nous nous sommes battus comme deux frères ne se sont jamais battus… avait-il argumenté vainement. Il a toujours été plus fort que moi… Je lui ai hurlé qu’il ne me reverrait jamais. J’ai renié ma famille pour vous Charlotte.

- Je n’ai rien demandé ! Qui me rendra mon honneur ? avait-elle répliqué froidement. Je n’ai que quatorze ans ! Votre famille m’a infligé des souffrances de femme ! ! Et si vous l’avez reniée, expliquez-moi notre présence ici…

A bout d’arguments, il s’était rendu. Il mesurait avec un effarement mêlé d’indifférence le pouvoir que Charlotte prenait sur son esprit. Il avait nié comme un diable les sentiments qu’il éprouvait à son égard. Il avait condamné vigoureusement le geste de son frère – avec pour preuve cette estafilade rougeâtre et son œil bleui. Il avait accepté de fuir à nouveau avec elle, sans le prévenir, sans accepter son aide…

Pour un plan échafaudé de toutes pièces par la jeune fille : aller demander justice contre lui, le bourreau de Lille, au Chevalier de Backson. Faire condamner ce frère si aimé… Comme preuve de sa bonne foi… Et il avait accepté ? La mort au cœur.

Car s’il l’avait maudit, il pardonnait aussi, brisé de regrets, coupable de n’avoir pas deviné ses intentions lors de leur entrevue, la veille de sa condamnation. De ne pas avoir su le retenir… Coupable de ne pas avoir calmé ce grand frère impulsif et protecteur… Qui l’avait fait évader…

- Conduisez-moi chez mon frère ! avait-elle dit d’un ton sans réplique. Je lui demanderai justice contre le vôtre ! Cela me tiendra preuve de votre sincérité à mon égard !

Il méditait sur sa faiblesse de caractère, cahoté par les ornières de la route. Conduire un attelage n’avait jamais été son fort. Mais la vitesse aggravait sa gaucherie. Il en avait plein les bras de tirer sur les rênes ! De toute façon, il faudrait bien souffler…. Il se mit à ralentir.

C’est en descendant du marche pied que l’objection lui vint enfin à l’esprit. Celle qu’il cherchait depuis le début, et qui s’était fait attendre si longtemps. Maintenant il en était convaincu. Il fallait reprendre la discussion avec la jeune fille. Peut-être parvenir à retourner en arrière. Qui sait ?

- Pourquoi nous arrêtons-nous en pleine campagne ?

- Il est temps de se dégourdir les jambes Charlotte. Et je dois vous entretenir sérieusement.

- De quoi donc ?

- Du danger…

- Quel danger ?

- Celui de vous mettre à la merci de votre frère en allant demander justice contre le mien…

- Le Chevalier de Backson m’écoutera…

- Certainement… Comme lorsque je le suppliais de revoir sa décision… je n’en doute pas… et ensuite ? Avez-vous pensé à ce qu’il allait faire ? Vous faire ?

- Il ne peut que vouloir me venger !

- Admettons… Cherchera-t-il pour autant à vous trouver un époux ? En aura-t-il seulement le goût ?

- Ma fuite, mon refus lui auront bien fait comprendre ma détermination…

- Charlotte, que ferez-vous s’il vous enferme à nouveau ?

Le prêtre Georges, accoudé à la portière, avait jeté cette dernière question d’une voix grave. Il retira le mantelet de la voiture et aida Charlotte à descendre.

- Je ne suis pas un voleur. Je n’ai pensé qu’à vous, à partir avec la dot qui vous est due. Son équivalent…

- Vous me l’avez déjà expliqué…

- Mais votre frère n’a pas changé d’avis. En allant réclamer une justice incertaine, vous risquez sans nul doute votre liberté…

Charlotte avait froncé les sourcils.

- Je crains pire ! continua-t-il. Ne risquez-vous pas une souffrance plus grande : celle d’être méprisée, rejetée, à l’annonce de votre malheur, même si vous en êtes innocente…

- Ma famille ne…

- Charlotte… Je vous en prie. Ne serait-il pas plus sage que… nous partions ensemble. Comme il était convenu. Gagnons la France. Et cherchons à nous faire oublier, à vivre heureux…

Ainsi, il reparlait de vivre avec elle ! Il avait juré ne pas être amoureux, nié avec véhémence tout sentiment autre qu’une attirance paternelle. Charlotte avait enfoui l’idée dans son esprit, encore confiante, malgré une petite pointe d’interrogation. Elle plongea ses yeux dans les siens.

- N’avions-nous pas convenu que je vous protégerais jusqu’à ce que vous trouviez…. un époux ? appuya le prêtre en soutenant gravement son regard.

- Si fait… N’avez-vous pas accepté de me suivre pour me prouver votre propre innocence dans mon malheur ?

- Si fait.

- Je veux demander justice contre cet homme. Vous avez juré de m’aider. Etes-vous en train de renier votre serment ?

- Non Charlotte… soupira-t-il en constatant qu’elle avait à nouveau son air déterminé. Non… Je ne parle que de prudence. Que se passera-t-il si votre frère vous empêche de quitter le château ?

- Je le connais de fond en comble. Certains domestiques m’étaient dévoués. Un portillon au fond du parc peut me servir de sortie. Vous m’y attendrez si nécessaire !

- Alors prenez ceci ! dit-il en lui mettant une sorte de clé dans la main. C’est un passe partout. Aucune serrure ne lui résiste. Est-ce assez comme preuve ou dois-je en donner d’autres ?

Elle sembla méditer un instant, son regard figé dans le sien, puis elle baissa les yeux.

- Non c’est assez... finit-elle par dire. Si mon frère me renie, j’accepterai de vous suivre…

Il l’observa rapidement tandis qu’elle remontait en voiture. Charlotte arborait un visage fermé à toute conversation. Elle était toujours aussi belle mais si pâle…

Lire la suite: Chapitre 17 - Anne de Bueil

 


 

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