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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 18

Vitray

 

- Anne-Charlotte…. insista le prêtre.

Puis il ajouta en posant son sac :

- Afin d’éviter toute bévue… ! Sans compter le risque encouru à me faire appeler Georges de Bueil...

- Soit ! Qu’importe après tout… Anne n’est-il pas aussi un de mes prénoms de baptême ? J’en prends l’usage en sus de Charlotte.

- Je sais qu’en me permettant de porter votre nom vous me sauvez la vie ! Je vous en serai redevable toujours, en sus de ma responsabilité dans votre malheur. Mais de grâce, prenons aussi l’habitude d’être discrets dans nos conversations, de fermer portes et fenêtres, même le portillon du jardin…

- Vos paroissiens devront sonner…

- Qu’ils sonnent…

Anne-Charlotte avait posé son bagage dans l’entrée du presbytère.

Vitray ! …. Ils étaient donc arrivés après cet éprouvant voyage. Les dernières palpitations d’une fuite, la frontière française, la peur qui s’estompait et enfin ce presbytère, niché entre un imposant château et une impressionnante forêt.

Pour leur souhaiter la bienvenue, sans doute, un bon feu crépitait dans une immense cheminée. Anne-Charlotte aperçut un gâteau posé dans une assiette, au centre d’une table massive qui semblait remplir un bon quart de la pièce. Quelques œufs, un panier de pommes accompagnaient la pâtisserie.

Deux portes, l’une au fond et l’autre à gauche, desservaient cette grande salle au plafond un peu bas. Une fenêtre sur la droite donnait une clarté insuffisante pour la saison. Un escalier menait au premier étage.

- Le blanc des murs se fait jaunâtre... Ce logis a l’air bien sombre et bien vieux…

- Il n’y paraîtra plus d’ici quelque temps… Prenez-le en mains, en digne jeune fille que vous êtes. Il deviendra, j’en suis sûr, un charmant havre de paix.

- N’aurais-je point quelques gens…

- Je m’occuperai personnellement de ce qui incombe à un homme et…

- Quelqu’un ! interrompit Anne-Charlotte. On toque à la porte…

Et sans qu’ils aient eu le temps de répondre, une paysanne plutôt gironde poussa le battant et fit trois pas dans la pièce.

- Ah ! Mon père, vous v’là fin rendu… ! s’exclama-t-elle à la vue du prêtre Georges.

Elle obtempéra à l’invitation d’avancer, en femme qui connaît parfaitement les lieux et qui de toute façon, se serait imposée.

- Permettez que je vous présente ma jeune sœur, Anne-Charlotte de Bueil.

- Mademoiselle… fit-elle en s’inclinant rapidement.

Puis, se tournant vers le prêtre, elle continua :

- Je suis la femme Broutin ! La Jeannette, comme on dit ici. Monsieur le comte de La Fère, châtelain de c’domaine, m’a chargé de veiller à votre installation.

- Veuillez lui transmettre nos remerciements. Mais c’est à vous également que nous devons ce bon feu et cet appétissant gâteau…

- Rien de rien… merci… J’va vous faire visiter les lieux. Tenez ! dit-elle rapidement, la porte du fond mène sur l’jardin !

La femme Broutin semblait pressée. Ils se transportèrent dehors, sous la conduite de la paysanne, qui tenait plus de la maîtresse de maison que de la voisine attentionnée.

En fait, la forme globale du jardin était rectangulaire, mais coupée en son milieu par un vieux mur en ruine qui la transformait en deux carrés jumeaux. Une porte aussi vieille que les pierres permettait le passage.

- En cette saison, on voit rien ! Mais là, le curé d’avant vous plantait ses racines. Tout au fond, derrière le mur, y a une aut’e partie, avec un banc. Pour réfléchir qu’il disait. Enfin, vous ferez bien comme bon vous semble….

Anne-Charlotte poussa le battant de la porte : pièce de bois sans teint, veinée d’usure jaunâtre, grinçante de rouille et de misère. Un étroit sentier caillouteux s’étirait en enfilade dans une pagaille de végétaux tordus. Et là, au fond du jardin, collé contre le mur de pierres, un vieux banc attendait.

- Je vois que votre demoiselle aime la tranquillité ! ajouta la femme en suivant Anne-Charlotte qui s’était engagée dans le chemin. L’été, l’endroit est frais et silencieux !

Les squelettes tordus de grandes branches se rejoignaient en voûte, juste au-dessus du banc. Comme l’avait précisé la paysanne, le feuillage assurait une fraîcheur bienvenue pendant les chaleurs.

- Y a même un gratte-cul à côté du banc ! poursuivait la femme, décidément fière de faire la visite.

- Un églantier vous voulez dire ....

La paysanne lui jeta un regard torve, sans que le prêtre puisse déduire si elle était vexée de son ignorance ou plutôt bourrue parce qu’il ne connaissait pas le langage du pays.

- .... Là ! continua-t-elle sans se démonter plus. Au printemps y donne des fleurs roses ! Derrière le mur, un sentier mène en forêt. Les comtes de La Fère l’empruntent pour partir à la chasse !

- Les comtes de La Fère… Les seigneurs de ce domaine… de forts bons gentilshommes, si j’en juge par les soins qu’ils portent à notre arrivée…

- Certes ! Nous les servons depuis plusieurs générations. Depuis son veuvage, Monsieur l’comte vit avec sa sœur, la baronne Mathilde de Sillègue. Tous deux sont avancés en âge. J’ai été la nourrice du jeune vicomte, dernier du nom. Mon mari aussi sert au château, plus exactement aux écuries. Il est palefrenier en chef. D’ailleurs m’sieur le vicomte lui a confié le débourrage de son poulain préféré. Tenez ! Le voici ! .... Bajazet ! conclut-elle en montrant du doigt un jeune cheval qui galopait dans un pré.

- Quelle bête magnifique ! s’exclama le prêtre avec son sourire chaleureux. Bajazet... cela signifie... ?

- Ça pour sûr, j’ai oublié…. Ce soir, vous v’nez prendre votre repas chez nous. Nous sommes à côté. Vous profiterez pour poser la question à maître Broutin….

La suite de la visite révéla le reste de la demeure, deux chambres assez spacieuses, un grenier, une pièce faisant office de bureau au précédent curé. Sans oublier les meubles, «en bon bois du pays, fabriqués par le menuisier du village». La bonne femme les quitta ensuite sous un «au revoir» pressé, car «elle devait mettre sa table avant qu’ils arrivent».

- Cette femme me hait ! s’exclama Anne-Charlotte, sitôt la paysanne partie.

- Vous…. Mais… pourquoi ? bafouilla le prêtre stupéfait.

- Parce qu’elle est grosse, petite, avec des traits ordinaires, alors que je suis grande, mince et plus belle…

- Anne-Charlotte ! Mais vous tombez dans le péché d’orgueil !

- Péché d’orgueil ? s’exclama-t-elle vigoureusement. Quel péché y aurait-il à dire la vérité ? Je l’ai vu dans ses yeux ! Je ne suis pas sotte !

- Votre âge me permet de douter non pas de votre intelligence mais de l’à propos de vos déductions dans une situation qui...

- Je ne veux plus vous écouter ! s’écria-t-elle en lui tournant le dos. Et vous savez bien pourquoi !

Il se tut. Lui aussi avait surpris chez la femme Broutin un regard moins affable que les paroles. La jeune fille se révélait perspicace. Une bonne chose assurément. Pourtant il eut l’impression de tenir une bombe dans les mains. Pas dangereuse... non. Seulement capable de pulvériser toute raison au gré de ses sentiments. Bien jeune encore ! conclut-il.

Il se sentait ambigu, ballotté dans des sentiments contradictoires : raisonnable ou fou, fort ou faible, autoritaire ou subjugué ? Soumis ? Non ! Il eut pourtant peur de la perdre. Pour la première fois.

- Que cela nous incite à être prudents ! admit-il. Nous devrons veiller à ne pas être naïfs dans nos amitiés.

Lire la suite: Chapitre 19 - Vous avez dit "de Bueil"?

 


 

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