Sommaire  Tous les livres  Couvertures BD Musique  Arbres généalogiques Votre pastiche
Recherche

Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 19

Vous avez dit "de Bueil ?

 

Le vieux comte de La Fère avait fait dire par un domestique qu’il désirait connaître le nouveau curé de son village. Le prêtre Georges se retrouva donc en face d’un homme convaincu de son importance, qui lui récita méticuleusement, dans un langage choisi, l’invitation de son maître. Il en fut pour une réponse tout aussi soignée, insistant sur l’honneur immérité que lui accordait le comte de La Fère. Rajouta avec componction la joie qu’il éprouvait également de l’entrevue. Marqua une pause. Le beau langage n’était pas trop de son fait. Il était soulagé d’en avoir fini. D’autant plus que son amour propre ne voulait pas qu’il passe pour sot aux yeux d’un domestique.

- Il va sans dire que nous serions très honorés de la présence de mademoiselle votre sœur ! ajouta l’envoyé du comte, toujours aussi imbu de son importance.

Le prêtre masqua le plus vite possible la grimace de contrariété qui venait de lui échapper. Il ne savait trop pourquoi, mais la présence d’Anne-Charlotte à cette invitation le dérangeait. Il étira pourtant son sourire bonhomme, tout en présentant un front lisse au domestique.

- Je crains que ma jeune sœur ne s’ennuie un peu de notre compagnie. Et puis, elle a de l’ouvrage…

- Monsieur le comte de La Fère est très au fait des occupations de mademoiselle votre sœur, mais il tient beaucoup à faire votre connaissance à tous deux…

C’était sans réplique ! Et si le domestique s’était permis de lever l’objection, c’est qu’elle avait déjà été prévue. Le prêtre Georges remercia, intérieurement contrarié. Il ne devait pas froisser les grands de ce monde. Encore moins le seigneur du comté. Que pouvait-il bien lui vouloir ? Rien peut-être, à bien réfléchir. Seulement une politesse due à son état de prêtre.

Et c’est ainsi que le lendemain, ils s’étaient retrouvés, Anne Charlotte et lui-même, assis dans un petit salon du château. La bienséance, malgré son état, imposait la présence d’une autre femme. Aussi, la baronne Mathilde – affichant les convenances mais en réalité mue par la curiosité – s’annonça obligée de se joindre aux deux hommes.

Le vieux comte de La Fère paraissait bien plus âgé que sa sœur. Une bonne dizaine d’années, lisibles à des rides plus profondes, une démarche plus lente. Il était vêtu à l’ancienne mode, portait encore un pourpoint orné de brandebourgs. Ce qui le faisait pourtant remarquer n’était pas sa mise élégante. Encore moins son allure... mais un regard vif, un sourire fin, des traits d’où perçait l’intelligence. - Il avait dû être beau... faire chavirer bien des cœurs - s’était dit le prêtre Georges en se présentant.

La baronne Mathilde, quant à elle, gâchait une beauté vieillissante par une expression austère où pointait l’arrogance.

Elle avait fait servir un plus de la collation de gâteaux, un assortiment de mignardises dont elle raffolait. Un choix de nougats dodus, de calissons crémeux, de pains d’épices reluisants de miel, débordait de petits raviers d’argent disposés sur une desserte. Un peu à côté, une large assiette de porcelaine présentait elle aussi un ensemble charmant de pâtes de fruits colorées, glacées de sucre. En sus d’une vaisselle décorée en bleu de Nevers, le comte de La Fère avait fait disposer quelques verres façon Venise, des fioles aux liquides brillants, le tout sur une nappe de lin délicatement brodée. Le reste des objets confirmait l’élégance et le goût des maîtres de maison.

- Monseigneur nous honore d’une telle réception... entama le prêtre avec humilité.

- Trêve de révérence père Georges ! interrompit le vieux comte d’un ton poliment autoritaire. Prenez donc place à ma droite. Laissons votre jeune sœur s’asseoir près d’une compagnie féminine et faites-moi la grâce d’accepter un doigt de vin chaud agrémenté d’une épice de cannelle qui nous vient droit d’orient.

La baronne Mathilde avait décidé d’accaparer Anne-Charlotte, aussi bien en tant que femme plus mûre que par une curiosité perverse qu’elle dissimulait sous les grands sourires des convenances.

La jeune fille l’intriguait. Au premier coup d’œil, rien qu’à sa démarche lorsqu’elle avait gravi le grand escalier, un peu en retrait de son frère. Quant à cette élégance si naturelle même sous une mise de pauvrette ! Voilà qui était surprenant !

Elle en démordit encore moins de sa curiosité. Savoir ! Savoir tout sur tous ! Chercher les caractères. Plonger dans leurs arcanes secrets et jouer avec les êtres. Elle avait connu très peu de résistances et les avaient vaincues. Percer Anne-Charlotte l’excita. Elle la supposa fière et décida de se prouver la justesse de son observation.

Elle avait fait disposer deux sièges un peu en retrait. Juste ce qu’il fallait pour un tête-à-tête, tout en entendant la conversation des deux hommes.

- Ma petite demoiselle... Car vous permettez certainement que je vous appelle ainsi – on nous dit que vous êtes fort occupée dans les travaux qui vous incombent. Que vous y faites merveille ! Quelle satisfaction ce doit être pour vous de tenir ce vieux presbytère n’est-ce pas ? !

A son grand dam, Anne-Charlotte s’était laissée distraire par la profusion de friandises dont elle escomptait goûter. En respectant cette stupide bienséance qui imposait d’en prendre un ou deux seulement ! Et encore ! A la condition d’y être invitée ! Elle avala sa salive.

- Certes... répondit-elle en relevant la tête.

La baronne Mathilde avait à peine caché un sourire narquois. Fit un signe au domestique. La jeune fille se vit donc présenter l’assiette de pâtes de fruits, dans laquelle elle prit délicatement une friandise. Elle trempa ensuite ses lèvres dans une mousse crémeuse et tiède. La sucrerie aux bouts des doigts, elle maîtrisait son visage.

Une collation de bébé ! La baronne Mathilde lui avait préparé un encas pour jeunes enfants, excluant les pâtisseries raffinées. Anne-Charlotte sentit une colère de dépit lui monter au coeur. Elle chercha le regard de son hôtesse tout en reposant sa tasse. Osa s’accrocher à cette couleur châtaigne qui pétillait d’une étincelle moqueuse. Juste un instant, par bienséance. Juste pour montrer qu’elle n’était pas sotte !

Le vieux comte de La Fère, de son côté, apparemment indifférent au jeu de sa sœur, avait entreprit la conversation avec le prêtre Georges. S’ils venaient de loin ? Bien sûr ! Comment ils se trouvaient installés ? Ses ouailles.... très pieuses dans son comté, n’est-il pas vrai ?

Le prêtre Georges, comme chaque fois qu’il s’adressait à quelque grand de ce monde, relevait la tête, soutenant le regard. Son état lui avait permis de sortir de sa condition, de relever la tête devant les grands de ce monde, et il en éprouvait une secrète jouissance. Sous le flux des questions du vieux comte, il répondait paisiblement, impatient malgré tout de pouvoir prendre à son avantage la direction des débats.

- Très pieuses il est vrai... et de belles familles aux enfants solides... assura-t-il. Je me suis laissé dire que votre fils vous rendait honneur tant dans sa conduite que dans son courage et...

- Nos gens affectionnent particulièrement le vicomte de La Fère. Et en toute impartialité bien qu’il soit mon fils, je dois dire qu’il m’apporte toutes les satisfactions qu’un père peut espérer.

- Notre Olivier nous comble de joie ! interrompit affectueusement la baronne Mathilde.

Elle avait profité de la conversation de son frère pour tourner légèrement la tête, abandonnant sciemment la jeune fille à sa colère intérieure.

- Le vicomte de La Fère est absent pour le moment... poursuivit le comte. Il nous honore en dédaignant une vie de gentilhomme paisible pour la rigueur d’une vie militaire et certainement le rêve de découdre quelques mercenaires. Mais il faut bien que jeunesse se passe !

- Mon cher neveu est fiancé à Mademoiselle de La Lussaie, dont la dot doublera les biens de notre famille... ajouta la baronne Mathilde. En sus, leur mariage sera une douce union. Les jeunes gens se connaissent depuis l’enfance ! Cette charmante enfant, elle se prénomme Delphine, sera une excellente comtesse de La Fère.

- Parfaite... ma chère ! Absolument parfaite... paracheva le comte en souriant.

L’évocation du vicomte de La Fère avait mis le prêtre Georges dans un rapide malaise. Mais si son visage s’était crispé quelques secondes, il avait repris son expression placide.

- Si vous le permettez père Georges... susurra la baronne décidément en veine de curiosité, ne seriez-vous pas apparenté par quelques unions à une fort honorable famille de Touraine, les seigneurs de Courcillon ?...

- Si fait... interrompit la jeune fille, alertée par la toux que le prêtre embarrassé, faisait mine de contenir. Si fait ! Claude de Bueil, seigneur de Courcillon et de La Marchère, a quitté ce monde bien avant ma naissance, il est vrai.

En prenant l’initiative de la réponse, Anne-Charlotte avait tourné la tête. Mais dédaignant à son tour la baronne Mathilde, qui avait pourtant posé la question, elle planta son regard droit dans les yeux du comte de La Fère, avant de continuer.

- Nous sommes de la lignée de Louis de Berril et Jacqueline de La Trémoille... ajouta-t-elle.

Certes, elle ne désirait pas donner trop de détails et se félicita rapidement d’avoir tu son malheur à son frère. Néanmoins, elle tenait à présenter sa noblesse, même pauvre. Elle ponctua d’un silence, guettant la réaction du comte.

Il n’avait pas lâché son regard, observant la jeune fille d’un œil pénétrant. Si pénétrant même, qu’elle se vit obligée de baisser les yeux.

- De la lignée, si je ne m’abuse, des comtes de Sancerre n’est-ce pas ?

- Mes aïeux.

- Et... dont les enfants il me semble, pour certains, se prénomment Françoise, Jean..... Jacqueline n’est-il pas...

- Des parents... éloignés... répondit-elle le coeur battant.

- J’ai ouï dire... d’un comte de Sancerre à la charge de Grand Echanson du roi...

Anne-Charlotte crut qu’elle resterait pétrifiée de surprise. Elle avait bien entendu parler de ce parent mais ne lui avait jamais été présentée. Et du fond de son couvent, elle l’avait oubliée ! Comment avait-elle pu négliger une telle relation au lieu de s’acharner à convaincre son demi-frère et sa tante ? Elle se maudit intérieurement. Le vieux comte ne l’avait pas quitté des yeux, et pour, semble-t-il, la soustraire à son embarras, il poursuivit d’une voix douce.

- Cet amant des Muses, également ? Ce Jean de Bueil aux textes si connus...

Le comte de La Fère n’était pas en peine de continuer à poser ces questions. Pourtant, contre toute attente, il fit un signe au domestique qui se tenait discrètement en retrait, presque adossé à une tapisserie des Flandres.

- Servez donc cette jeune demoiselle... ordonna-t-il avec un fin sourire en direction de la jeune fille.

Elle dégusta lentement un calisson, autant pour en apprécier le raffinement que pour ne pas avoir la bouche pleine en cas de nouvelles questions. Après son aparté sur la généalogie de ses hôtes, le comte de La Fère avait repris la conversation avec le prêtre. La baronne Mathilde, dédaignant toujours la jeune fille, rajoutait ses commentaires, interrompait d’un air badin, multipliait le service de ses mignardises. Commentait les recettes.

- Vos nougats sont absolument sublimes ! s’exclama le prêtre Georges, qui avait profité du service.

Anne Charlotte n’écoutait plus. Elle n’avait pas la tête à se préoccuper des dernières créations des confiseurs de Montélimar ! Même si ces derniers rivalisaient d’astuces ! Son esprit musardait ailleurs.

Elle admirait discrètement le luxe et le raffinement de la demeure. Cela lui rappelait le château de son enfance, ses parents, ses jeunes années.

Quelle nostalgie ! Cette vie, ce château ! Cette hauteur de plafonds, ce décor lumineux... Oui... elle respirait... Elle aurait voulu s’approcher des fenêtres pour admirer la vue dominante servie par le premier étage. Elle aurait voulu courir sur le parquet ciré, se cacher dans les recoins, comme dans son enfance. Mieux... encore mieux... danser..... danser dans une robe de soie, saluer d’une révérence de cour un homme jeune, beau, attentif à ses moindres désir et...

Quand la voix suave de la baronne la ramena aux réalités, elle sursauta et ne put s’empêcher de rougir.

- Cette chère enfant, que l’on nous dit très prise par la lecture de maints ouvrages... doit certainement pouvoir nous régaler d’une œuvre de ce Jean de Bueil n’est-ce pas ? Ma chère petite… récitez-nous donc quelque chose….

Lire la suite: Chapitre 20 - Jacqueline de Bueil!

 


 

 Sommaire  Tous les livres  Couvertures BD Musique  Arbres généalogiques Votre pastiche
Recherche