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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 2

Le prêtre Georges

 


L’enfant s’amusait à imprégner la marque de ses sabots dans les derniers tas de neige bleutée. Sa petite ritournelle s’envolait dans l’air frais. Il poussait les couplets d’une voie joyeuse, sans lever la tête, préoccupé de creuser avec application l’empreinte de ses pas.

- Compagnons de la Mar…

Soudain, il suspendit sa chansonnette, juste  le temps d’enfoncer  lentement son sabot tout en se perchant  sur une pierre. Puis, les bras en croix pour maintenir son équilibre il continua gaillardement:

- …jolaine…
     C’est le Chevalier du guet,
     Gai, gai, dessus le quai

Il venait de bondir sur le chemin, continuant sa promenade.

L’hivers était trop clément  pour protéger  le tapis de neige qui recouvrait la campagne. Cette année-là, aucun loup n’avait rôdé près des villages. Février commençait juste; pourtant, au détour d’un sentier, on entendait déjà le chuintement pierreux de petits filets d’eau qui couraient parmi les mousses, s’enlaçaient entre des toupets d’herbe d’un brun verdâtre puis   bondissaient de caillasse en replats. Les plaques de neige, translucides sur leurs contours, ne couvraient plus  la terre ni  les cailloux humides qui scintillaient au soleil.

Dans l’air frais de ce demi- printemps, la voix joyeuse continuait.

- Une fille à marier,
  Compagnons de la Marjolaine
  Une fille à marier
  Gai, gai, dessus le quai

Un filet d’eau têtu se contorsionnait sous la neige glacée, sapant le soubassement d’un petit pont neigeux, reste d’une plaque de névé qui avait figé le ruisselet. L’enfant s’était demandé combien de temps l’ouvrage  résisterait. Sa capuche en arrière, les mains dans ses poches, il  observait la fugue des stries de l’eau. Soudain, n’y tenant plus, il bondit à pieds joints sur la fragile construction. Elle résista.

C’est alors qu’il entendit leurs rires méchants. Ils étaient là: les gosses du village, une petite dizaine de frimousses barbouillées, aux yeux moqueurs.

L’enfant reçut sa première boule de neige en feignant de rire malgré la peur qui le tenaillait. Un petit rire qui se voulait complice mais où l’angoisse transforma les notes en faibles grelots cassés. Il leur rendit la pareille de toutes ses forces comme pour jouer. Mais en vain.

La bande  en profita pour le cribler sans trêve d’une pluie de sphères blanchâtres et dures qui s’écrasaient sur sa cape, frappaient sa tête, mouillaient sa tignasse. Puis des petites nappes de neige, bouffies de flocons mourants, imprégnèrent le tissu de son pauvre manteau tandis que des  givrures  s’infiltraient par le  col de son habit et suintaient dans son dos.

Ce fut le grand Mathieu, le fils du meunier, qui porta le coup fatal. Il lança une boule de neige pressée autour d’un cailloux tranchant. Le petit reçut le projectile en plein front et du sang coula de la plaie.

- Maman! sanglota l’enfant, soudain prit par les larmes.

Un rire juvénile mais méchant s’éleva de la petite troupe.

- Elle t’a pas coupé les cheveux ta mère, avant de te mettre un onguent!

- Fils de bourrelle, fils de bourreaux!

- Fils de bourreau, fils de bourreau! reprit la petite bande de gamins

Ils  scandaient maintenant leurs injures en tapant leurs galoches  sur le sol.

- Fils de bourreau, fils de bourreau, fils de bourreau!….

Contents de l’avoir fait pleurer, ils s’attardaient encore goguenards, méchants, la bouche tordue de dégoût.

======

Des années s’étaient écoulées depuis cette mauvaise  rencontre.
Pouvait-on deviner que l’enfant devenu homme  embrasserait les ordres?

Persécuté, humilié quand il était petit, l’état de ses parents, les terribles offices de son père avaient, comme toute famille de bourreau, isolé les enfants du reste de la population. Ils vivaient à l’écart de tous, sans amis.

Avec une expression d’écoeurement horrifié sur le visage, les gens changeaient de côté quand ils les croisaient au détour d’un chemin. Les femmes murmuraient derrière eux avec des regards froids.

L’enfant n’avait jamais pu porter cette haine. Il éprouvait le besoin d’être aimé. Il devint prêtre.

Peut-être nous demandons-nous si son état était le fruit d’une vocation? Lucide avec lui-même, il savait que son choix relevait plus du remède à sa souffrance: une sorte de baume sur un cœur blessé...

L’habit lui apporta ce qu’il cherchait. Où tout du moins, il le crut. Protégé par son état il fut salué dans les rues, reçu avec le sourire. Les paroissiens venaient le chercher, lui confiaient leurs secrets, écoutaient ses conseils.

Mais pouvait-on prévoir qu’il allait aimer? Pour une femme… Il allait souffrir. Une femme ou plutôt une jeune fille. L’histoire aurait pu paraître banale. Elle s’inscrivit au contraire dans un ravin de honte et de souffrance.

Ce jour-là donc, le prêtre qu’il était devenu s’appuyait sur une colonnette du cloître.

En architecture, on appelle astragale la fine bordure de pierre qui sépare un  chapiteau du corps de sa colonne. Puis ce même chapiteau se termine par un replat nommé tailloir ou abaque. Certains puristes disent même architrave pour désigner cette partie du chapiteau sur laquelle commence l’arche de la voûte.

Comme tous les cloîtres, celui de Templemar était bordé des quatre côtés par une enfilade de colonnettes. Pas très hautes mais assez  élégantes, elles offraient au déambulatoire un jeu d’ombres et de lumière qui variait selon les saisons.

Le prêtre, la main droite posée sur cette fine astragale de pierre, s’appuyait de tout son poids sur la pierre fraîche. Il affectionnait cette position d’où il pouvait jouir, en levant la tête, de l’éclat du ciel au-delà des murs. Son regard errait très haut.

Perdu dans ses souvenirs, il n’avait pas entendu la prieure. Elle s’était approchée de lui de son pas feutré de moniale, sans faire de bruit.

- Mon père, vous admirez notre jardin! s’exclama-t-elle d’un ton où perçait la fierté.

C’est en sursautant à sa voix qu’il repéra comme une lueur, ce petit objet rond et luisant qui dépassait du tailloir.

L’espace d’une seconde, son visage sévère avait marqué une contrariété bien vite remplacée par un sourire. Sans rien laisser paraître davantage, il s’était retourné vers la prieure.

Confuse, celle-ci ajouta vivement:

- Mon père, excusez-moi de…

- Mère Béatrice, pardonnez-moi, je vous écoute.

La douceur de sa voix contrastait avec l’expression austère de son visage. Cet homme n’était pas laid: un large front, des yeux bruns, un nez droit, un menton carré. L’ensemble était bien proportionné. On pouvait seulement regretter que ses lèvres sensuelles invitent plus aux baisers qu’aux prières. Mais l’harmonie qui aurait pu le rendre séduisant disparaissait dans une expression grave et austère.

- Mon père, si vous disposez d’un peu de temps, je voudrais vous entretenir d’une affaire délicate… avait rajouté la moniale.

Au geste qu’il fit en marquant son accord, elle avait tourné les talons pour se diriger vers son bureau.

Cela permit au prêtre de s’agripper lestement sur le socle de la colonne, puis un pied sur la murette et le bras étiré vers le tailloir, il saisit rapidement l’objet et le fourra dans son habit.

C’était une clé. Une clé: pour lui tout un symbole. Combien en avait-il vues, de ces clés, pendues devant les portes des cellules quand son père l’emmenait à la prison!

Revenants du passé en un éclair, les regards des prisonniers lui sautèrent au visage. Enfant, il essayait en vain de saisir les trousseaux, s’étirant de toute sa taille pour tenter de les atteindre. Il aurait voulu ouvrir les portes et les grilles, libérer les condamnés.

Depuis cette époque, l’objet s’avérait précieux pour lui, un gage de liberté. Une clé était toujours bonne à prendre. La manie d’en collectionner de toutes sortes remplissait un petit coffret en bois qu’il transportait toujours dans ses bagages.

Tout en devisant avec mère Béatrice, il longeait le déambulatoire du côté du jardin. La main droite enfouie dans sa poche, il palpait cette nouvelle pièce, très satisfait, plein d’une joie enfantine qui éclaira une seconde ses yeux bruns.

- Entrez mon père, dit-elle en l’invitant à pénétrer dans son bureau.

Quand il pénétrait dans cette belle pièce carrée, assez lumineuse, le prêtre Georges admirait toujours les meubles patinés de cire et le confort relatif de l’endroit. Certes le lieu ne portait pas au luxe mais les objets reflétaient un goût soigné pour les belles choses.

Dès l’entrée, l’attention était attirée par une tapisserie des Flandres qui occupait le mur d’en face. Le prêtre Georges restait toujours ébloui devant les œuvres d’art. Tout lui paraissait beau; les yeux perdus dans le fouillis des personnages, il  admirait le luxe des costumes.

L’agencement de la pièce continuait par un coffre médiéval situé dans l’angle gauche, en face de la porte. Posé en biais au-dessous d’un petit fenestron, le visiteur ne pouvait qu’admirer les arabesques rouges et or qui le décoraient sur toutes les faces.

Sur la droite, encadré par deux belles fenêtres, la prieure avait fait disposer son bureau. Son cabinet de travail délicatement ciselé occupait l’angle derrière la chaise. Disposé en diagonale, un tapis épais et chaud décorait le parquet.

Depuis longtemps, le jeune prêtre avait conclu que Mère Béatrice était issue d’une famille riche, probablement noble. Cette pensée lui rappela à nouveau la honte de ses origines et amena une rougeur sur son front.

Tandis qu’il s’approchait près de la cheminée, elle remarqua l’étincelle admirative dans les yeux du prêtre.

- Cette pièce est mon seul luxe! dit-elle comme pour s’excuser.

Elle s’était avancée vers son bureau. Une courtepointe douillette s’étalait soyeuse sur un fauteuil. C’était le seul objet à la nonchalance abandonnée, tranchant sur l’ordre de la pièce. Un geste de volupté peut-être? Sentant le regard du prêtre, elle pris la courtepointe et la plia rigoureusement avant de la poser sur un siège.

Il lui  fallut beaucoup de maîtrise d’elle-même pour exposer calmement le motif de l’entretien; la décision du Chevalier de Backson la révulsait profondément.

Le prêtre avait écouté avec attention, sans l’interrompre.

- Mademoiselle de Backson n’a pas un esprit de moniale! ajouta-t-il en signe de conclusion à l’exposé des faits. Puis il continua:

- J’en suis convaincu. J’ai plus d’une fois constaté en elle un caractère espiègle assez trempé pour son âge. Je la soupçonne même, dit-il en souriant, d’être l’instigatrice de ce jeu de regard qui les amuse tant!

- Quel jeu de regard mon père?

- Oh rien de grave, une futilité d’enfants! Nos pensionnaires comptent les secondes où je pose les yeux sur chacune d’elle… Elles sont bien dépitées quand je n’en regarde aucune!

Ces mots inquiétèrent soudain la prieure. Son regard droit rencontra celui du prêtre et sans ciller, elle demanda d’une voix étonnée mais ferme:

- Mon père, êtes-vous bien sûr de les guider moralement en couvrant une telle attitude?

- Ne vous alarmez pas, Mère Béatrice, l’ignorance dans laquelle je les laisse sur le résultat de leur jeu est plus efficace. Des sermons ne leur prouveraient-ils pas que je les regarde?

Il se sentit pourtant hypocrite à cette dernière remarque. N’avait-il pas éprouvé une certaine satisfaction de cette comédie? Sa lucidité lui fit voir fugitivement un coin d’orgueil caché au fond de lui, sous ce besoin d’être aimé qu’il ne dissimulait qu’à grand peine. Mais l’heure n’était pas à la méditation.

La prieure continuait l’entretien avec une expression moins grave, presque gaie.

- Mademoiselle de Backson m’a sollicité une entrevue. Et s’il est vrai que cette jeune fille ne veut pas de son état, elle n’en a pas moins une idée pour fléchir, si cela est possible, le cours de son existence.

- Le contraire m’aurait, je l’avoue, étonné, répondit le prêtre. De quoi s’agit-il?

- Rien de moins que transmettre une requête à Monseigneur l’Evêque de Lille. La missive de cette jeune enfant a besoin d’un appui, d’une personne capable de plaider sa cause…

- Permettez-moi d’être cet appui, mère Béatrice, ce sera un honneur pour moi!

Sa réponse avait jailli très vite, à l’encontre de son habitude d’écouter longuement avant de parler. Il se reprit, les lèvres serrées, vexé contre lui-même par cette spontanéité juvénile. Puis il rajouta, très calmement:

- Est-ce la seule démarche sollicitée par cette jeune fille?

- Mademoiselle de Backson nous supplie de contacter son frère. Elle espère obtenir un revirement de sa décision.

A ces derniers mots, la voix de la prieure s’était soudainement assourdie comme au bord de larmes ravalées. Voulant combler avec courtoisie cet instant d’émotion, le prêtre continua de sa voix douce.

- Mère Béatrice, vous pouvez compter sur mon dévouement total. Je me mets au service de cette cause. Rien n’est moins chrétien que de forcer une âme à se vouer!

Surprise par cette dernière remarque, la prieure n’en éprouva pas moins un profond sentiment de justice. Ce prêtre comprenait son cœur sans aucune confession. Elle le soupçonna un instant d’avoir étudié les principes  de la Réforme mais se garda bien d’entamer le débat.

Elle s’était reprise et ce fut le regard droit qu’elle ajouta:

- Personnellement, j’ai bien peur que l’espoir soit inutile. Si nos démarches échouent… nous aurons la triste mission de la convaincre…

L’action  de la prieure, l’appui qu’elle sollicitait, cette émotion fugitive révélèrent soudain au prêtre les mobiles de la mère abbesse.

- Mère Béatrice, je perçois de votre part un faible pour cet enfant! Vous l’aimez, n’est-ce pas?

Et tandis qu’il observait le visage de la moniale, il sentit une émotion inconnue lui serrer la gorge. Brutalement incapable de parler, c’est en baissant les yeux qu’il toussa pour cacher son trouble. Il se retira, renouvelant  ses promesses de sa voix douce et rassurante.

En sortant du bureau de la prieure, il avait décidé de se rendre à la chapelle pour réfléchir calmement. Le jardin du cloître à l’herbe rase cerclant un puits de pierre s’égayait de quelques rosiers rouges, seules taches de couleurs vives dans la grisaille des lieux.

Le prêtre traversa la pelouse et s’arrêta devant la colonnette. Il avait sorti la clé de sa poche et l’examinait attentivement. C’était une grosse clé de bronze ciselée sur la poignée.

L’histoire de cette clé commençait à l’intriguer car il importait de savoir pourquoi elle se trouvait là et surtout quelle porte elle ouvrait. Avant toute chose, il choisit donc d’éclaircir l’affaire:

- Le chapiteau est pourtant haut! observa-t-il. Qui avait bien pu la cacher à cet endroit et pourquoi? Une des sœurs de la communauté? Une des pensionnaires?…

Il examina à nouveau la colonnette, estima des mesures.

- Une enfant un peu grande, une des jeunes filles aurait également pu grimper sur le socle, puis sur la murette, et s’agrippant en levant l’autre bras, aurait poussé la clé sur le rebord? A moins qu’elle ait déplacé un banc?

Il se jura d’en avoir le cœur net, mais déjà son instinct lui souffla le nom d’une fautive.

- Il me reste à vérifier mon hypothèse! se murmura-t-il.

Animé par l’envie de connaître la vérité, il rebroussa chemin et se rendit au parloir. Le glissement de ses sandales réveilla à peine les vieilles dalles froides, témoins de tant de murmures. Il aimait réfléchir en marchant, appréciant la fraîcheur grise qui montait du sol.

De son enfance, il avait développé un goût pour les mystères. A chacune de ses visites dans les prisons, il s’amusait, sous le prétexte de jouer à cache-cache, à repérer les lieux. Porté par son désir de libérer les prisonniers, il jouait à se retrouver dans le labyrinthe des couloirs, à se faufiler dans les passages secrets. C’était là sa fierté d’enfant. Au fil des ans, la prison où officiait son père devint son royaume. Il la connaissait de fond en comble.

Son désir généreux de faire évader les condamnés révélait sans doute à son insu une manière enfantine d’éloigner de sa conscience les terribles conversations de son père. Toujours est-il que ses jeux de cache-cache avaient aiguisé ses facultés d’observation, son goût du mystère et du secret. Plus tard, il chercha par le raisonnement à examiner des indices et des preuves à toute affaire judiciaire. Il déplora de ne jamais être écouté.

Il aurait pu faire un excellent détective... ou un excellent voleur, car sa fascination pour les clés l’avait conduit à une parfaite connaissance des serrures.

Il devint prêtre. Mais un prêtre qui avait cultivé l’art d’écouter et de décortiquer les consciences en posant des questions logiques d’une voix très douce.

Il se dirigea donc vers le parloir, et particulièrement vers les grilles.

L’oreille aiguisée par le silence, il enfila la clé dans le pêne. Elle pénétra à fond mais resta bloquée. Il fut cependant obligé de la remettre  prestement dans son habit. Un bruit de porte venait de lui annoncer une présence.

Elle ne pouvait mieux tomber! La silhouette de la sœur tourière apparut sur le seuil. C’était une petite sœur rondelette, entre deux âges. Le prêtre était bien placé pour connaître ses petits secrets. N’avait-elle pas  confessé un pêché de gourmandise qui la conduisait à chaparder des provisions pour les déguster en cachette!

Comme toutes les moniales quand elles le rencontraient, sœur Marie-Bénédicte lui adressa un charmant sourire. Le prêtre Georges, attentionné et calme, attirait la confiance.

Un an plus tôt, sa nomination à l’abbaye de Templemar avait révolutionné le couvent.

- Nous sommes bénies, mon père, vous portez le nom de notre saint patron! s’étaient exclamées les sœurs à son arrivée.

Sa jeunesse capta bien vite tous les regards. Malgré un visage sévère et son austérité, les pensionnaires ne le quittaient pas des yeux.

Faudrait-il les en blâmer? N’était-il pas le seul homme qu’elles puissent rencontrer, hormis ceux de leur famille?

Rapidement admiratives, les jeunes filles se lancèrent le défi d’attirer chacune son regard le plus longtemps possible. Ce jeu expliquait les petits murmures pouffants et les mimiques des pensionnaires. Du cours d’instruction religieuse s’élevait discrètement un tournoi de  chiffres dissipant l’attention.

Mais revenons à sœur Marie-Bénédicte. Toujours occupé par sa quête, le prêtre Georges lui rendit son sourire sans quitter des yeux le volumineux trousseau qui pendait au cordon de sa robe.

- Il n’en manque jamais une? dit-il d’un ton bienveillant, en le montrant du doigt.

A l’expression crispée de son visage, il comprit l’intérêt de poursuivre son interrogatoire. Il enchaîna donc rapidement:

- Ma sœur, vous êtes la gardienne de toutes les clés de ce couvent, n’est-ce pas?

Il avait légèrement insisté sur le «toutes».

- Aurais-je eu raison?… se murmura-t-il en la voyant frissonner.

En effet, un peu rougissante, sœur Marie-Bénédicte confia son embarras.

- Mon père, je vois bien que mère Béatrice vous a raconté…

D’un geste apaisant, il avait interrompu la moniale.

- Je ne connais pas votre version des faits, ma sœur!

Son air bonhomme, plein de componction, acheva de rassurer la religieuse.

C’est donc avec minutie, sans s’interrompre, qu’elle raconta ce qui s’était passé. Il la laissa parler, attentif au moindre détail.

- Vous êtes vraiment sûre de ne pas l’avoir perdue? insista le prêtre à la fin de son récit.

- J’en suis absolument sûre! affirma-t-elle. J’avais laissé le trousseau sur une table. Quelqu’un a dû la prendre. Mère Béatrice n’a pas voulu l’entendre. Mais  je vous supplie, mon père, ne croyez pas que je cherche à accuser quelque…

- Cela ne m’était pas venu à l’idée, rassurez-vous! dit-il en lui coupant la parole, la main sur le cœur.

- Vous comprenez, ajouta-t-elle tout à trac, j’étais bouleversée de honte ce jour-là! Nous étions toutes à attendre dans le couloir, devant la porte close de la chapelle. Et… à la prière du matin, Seigneur!

- N’y pensez plus, ma sœur! dit-il en matière de consolation, je suis sûr que cette clé reparaîtra un jour! La serrure de la chapelle a été changée, n’est-ce pas ?

- Non pas du tout! Nous avons pris le double de mère Béatrice!

Puis elle ajouta soudain, vivement:

- Vous avez certainement raison, mon père, il faudrait la changer!

- Ce n’est plus utile maintenant, ma sœur, allez en paix!

Le prêtre Georges acheva la conversation d’un geste doux, un humble sourire aux lèvres.

Intérieurement satisfait, il se félicita de l’entrevue… N’avait-il pas obtenu  par la douceur un récit plus complet et plus franc qu’avec les tortures pratiquées par son père? Comme chaque fois, quand ses questions l’amenaient à révéler les actes cachés des êtres, il éprouvait un sentiment de revanche sur les terrifiants récits de son enfance. Il se sentait intègre et droit.

Toujours est-il qu’il se rendit discrètement à la chapelle, s’arrêta devant la  porte et mit la clé dans la serrure. C’était bien ça! Elle tourna sans bruit.

Comme dans toutes les chapelles, l’intérieur était petit. Il contenait  seulement l’autel, les objets du culte et quelques bancs. Pourtant, malgré  l’austérité du lieu, un certain luxe décorait chaque chose. Le calice, les  patènes, burettes et autres boîtes étaient en or, bien sûr, mais on voyait  par la délicatesse des motifs, l’habileté d’un orfèvre de talent.

Bien en vue, sur la droite de l’autel, une sorte de petite maison en or captait irrésistiblement le regard.

- Le reliquaire de saint Georges, la fierté de l’abbaye! se dit-il.

Il s’approcha de la châsse pour la contempler. Une rangée de cierges  projetait les éclats dansants de leurs flammes orangées sur les parois ciselées de la maisonnette, révélant ainsi les épisodes de la vie du saint.

Tout ce luxe le fit rêver un instant.

- Une petite fortune! se dit-il. Le voleur qui ferait main basse sur ce trésor  serait assuré de bien vivre jusqu’à la fin de ses jours.

Le prêtre remplaça un cierge et resta pensif. La chapelle était toujours  soigneusement fermée à clé pour protéger ce trésor de quelques malandrins. Précaution superflue, peut-être! Elle était située à l’intérieur du couvent, sertie par l’enceinte des murs.

Il hésita: une tentative de vol semblait difficile à croire. A-t-on jamais vu  un voleur entrer dans un couvent, s’emparer d’une clé et ne pas  finir son forfait? L’affaire remontait à environ deux ans. Quant à l’hypothèse d’une tentative de fuite, elle semblait bien farfelue: l’édifice ne comportait aucune issue donnant sur l’extérieur! Plus il réfléchissait, plus il optait pour une espièglerie d’enfant et il se prit à sourire …

Six mois passèrent ainsi, rythmés par la vie paisible des bénédictines, partagée entre la prière et les travaux.

Six mois passèrent, pendant lesquels nul ne put imaginer le drame qui  allait secouer cette vie tranquille.

Qui pouvait deviner ce qui se tramait dans la profondeur des âmes? Chacun réfléchissait à son avenir, se préparait, sans forcément en avoir  conscience, ni en mesurer les lendemains.

Mademoiselle de Backson ne désarmait pas. Malgré son jeune âge, elle  afficha une détermination pugnace pour refuser son destin. Elle multiplia  les missives et les supplications, insista auprès de son frère. Son esprit  restait fixé sur l’attente des réponses.

Mais ce que la jeune Charlotte ne voyait pas, c’était les transformations de son corps.

En ces quelques mois seulement, la nature acheva son œuvre. Quittant les  dernières formes d’enfant, Charlotte devint une splendide jeune fille, tout en grâce et en intelligence. Sa beauté laissait sans voix.

Belle, elle était plus que belle. Il émanait de sa personne une fascination  difficile à maîtriser.

Le père Georges, au début, s’était efforcé de détourner  les yeux, d’éviter la proximité. Mais il lui fut impossible de ne pas l’écouter: elle venait en confession. Sans raconter le moindre péché, obsédée par l’idée de convaincre son frère, elle suppliait encore.

Petit à petit, il se laissa gagner à sa cause, incapable de résister à ses appels. Il multiplia les démarches auprès du chevalier de Backson, auprès de sa hiérarchie, jusqu’au jour où il fut prié énergiquement par Monseigneur l’évêque, de ne pas entraver la volonté d’une famille; son rôle de guide spirituel de ces femmes lui fut rappelé fermement. La cause  de la jeune Charlotte était perdue.

Quant aux autres pensionnaires, si elles jetaient des coups d’œil sincèrement admiratifs, aucune jalousie ne les affectait plus car le triste avenir qui attendait la jeune fille  éveillait chez toutes une profonde compassion.

Mère Béatrice observait chaque jour les transformations de sa protégée.  Le prêtre Georges devenait chaque jour plus subjugué par son exceptionnelle beauté.

La prieure, à cette époque-là, manqua-t-elle de finesse? Son sens de l’observation pourtant aiguisé ne décela pas les pensées du prêtre  Georges. Elle comptait trop sur lui pour faire aboutir la supplique de la  jeune Charlotte.

Le prêtre Georges, de son côté, s’appliquait à maîtriser son visage.

L’année 1615 s’acheva en silence. Seule la nouvelle du mariage du roi avec   la jeune Anne d’Autriche, alors âgée de treize ans, franchit les murs de cloître. Elle apporta une petite joie affectueuse parmi les sœurs et les pensionnaires. Qui se soucia alors du Grand Aumônier nommé auprès de la jeune reine? Qu’importait cet évêque de Luçon, Armand Jean du Plessis.  Personne ne le connaissait!

La jeune Charlotte n’éprouva qu’amertume. Le temps ne s’arrêtait pas.

Cependant, au fur et à mesure que les jours s’écoulaient, la jeune fille, en  elle-même, commençait à douter.

Une inquiétude étouffante qu’elle s’appliqua à dissimuler, entama  insidieusement son entrain. Elle devint grave.

L’abbaye de Templemar ne résonnait plus de ses courses spontanées. Sans projet déterminé, instinctivement peut-être, Charlotte commença à examiner méticuleusement les lieux, à surveiller discrètement les allées et venues des sœurs, dans l’espoir de découvrir quelque passage secret qui lui permettrait de partir.

Elle ne savait ni où ni comment.

Lire la suite: Chapitre 3 - Scrute moi

 

 

 


 

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