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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 20

Jacqueline de Bueil !

 

Après avoir raccompagné le prêtre Georges avec la promesse d’une caisse de son meilleur vin d’Anjou, le comte de La Fère s’était installé dans sa bibliothèque, une grande pièce aux murs bondés de livres. Il en avait d’ailleurs saisi un qu’il s’apprêtait à ouvrir lorsque la baronne Mathilde s’imposa.

- Mon cher... je voudrais vous entretenir d’un point... commença-t-elle avec l’autorité maternante qu’elle utilisait souvent pour le convaincre.

- Je gage qu’il s’agit de celui auquel je pense... fit-il en lui montrant un siège de tapisserie.

Elle dédaigna son offre. Il souriait d’un air complice, attendant avec amusement les conclusions de sa sœur.

- Vous savez à quel point j’ai un don d’observation aiguisé qui me permet, en toute modestie, un jugement sûr...

Il toussa, l’œil gaiement rieur, feignant un flux de poitrine qu’il n’avait pas la seconde précédente.

- Cessez de vous moquer ! Ecoutez-moi plutôt. Vous n’avez rien observé, comme à votre habitude devant tout joli minois !

- Qu’aurais-je dû voir selon vous ? continua-t-il cette fois prêt à s’esclaffer.

- Je mettrais ma main à couper que cette petite a osé nous tenir aux oreilles un poème de son cru !

La baronne s’était grandie de toute sa taille, avec un balancement de buste qui lui donnait l’apparence ondulante d’un serpent. Elle le regarda fixement, l’oeil vainqueur.

- Si cela est... mais je n’en crois rien... répondit son frère, indifférent à ces effets de théâtre, ayez donc le cœur de pardonner non seulement à la beauté et à l’intelligence, mais surtout à la pudeur, à la jeunesse, au sexe faible...

La baronne haussa les épaules. Elle n’en était pas à une objection près, et ne s’arrêtait jamais au cours d’une idée, quand elle avait décidé de la dire.

- Et avec cela, de l’audace ! continua-t-elle. N’a-t-elle pas accepté votre vin chaud, dédaignant un encas dont toute jeune fille de son âge et de sa condition doit se satisfaire. ... pourquoi lui avez-vous d’ailleurs proposé...

Cette fois, il éclata franchement de rire tout en quittant son fauteuil.

- Ma chère ! dit-il en s’approchant, ne me connaissez-vous pas ? Pourquoi n’aurais-je pas l’à-propos de connaître le fond de cette jeune personne ?

Il observa sa sœur, de plus en plus amusé.

- Regardez ! dit-il rieur, en lui montrant l’épais livre relié qu’il tenait à la main. Voici l’œuvre de ce fameux Jean de Bueil ! «Le Jouvencel » aussi appelé «Les Chroniques scandaleuses ». Un épais ouvrage relatant les campagnes militaires de Normandie, pendant la guerre de cent ans ! Mais que diable ma sœur voulez-vous que cette demoiselle vous en dise ? Et même si son parent et le nôtre étaient compagnons d’armes à Marignan, était-ce vraiment une conversation de jeune fille ?

La baronne Mathilde, piquée d’avoir ainsi dévoilé son ignorance, ne voulait pourtant pas démordre. Elle s’approcha davantage de son frère, presque à lui toucher l’épaule, marqua une pause pendant laquelle elle prit une voix très grave, et rajouta comme pour le raisonner :

- Une si jeune fille... qui ne baisse pas les yeux...

A sa grande surprise, sa dernière répartie coupa court à la gaieté du vieux comte. Il devint soudain pensif, tortillant sa moustache.

- Et qui affiche un nom honorable certes, mais tout aussi scandaleux... continua la baronne d’une petite voix mi-persiflante mi-moqueuse. Une parente, Jacqueline de Bueil, qui a accepté les faveurs... d’un roi..... à la condition d’être dotée et mariée. Vous vous souvenez certainement de cette honteuse nuit de noces où son malheureux époux, le comte de Cesy, fut confiné dans un galetas au-dessus de la chambre nuptiale ! ... Pendant que le roi Henri se régalait de la jeune mariée !

- Je me suis souvent demandé comment un tel affront, vint-il d’un roi, pouvait être vivable ! Mais de grâce ma sœur... Ces histoires ne sont que vieux potins du Louvre...

- Potins du Louvre... murmura la baronne feignant un étonnement juvénile. C’est ce qu’a dû penser le trésor royal en se faisant délester d’une bourse de 9.000 écus !

Elle musarda d’un doigt sur le dossier d’un fauteuil, avant d’ajouter avec une moue boudeuse :

- Et le titre de comtesse de Moret... ? !

- Cette jeune fille ignore tout de ces histoires... J’en suis convaincu... soupira le comte, un brin excédé.

- La reine Marie elle-même n’avait-elle pas surnommée Jacqueline de Bueil «la rufiane », insista la baronne en dédaignant la dernière réplique de son frère. Et avec cela, volage... le comte de Joinville n’a-t-il pas été...

- Cessez, je vous prie... Cessez ces vieux ragots de cour...

- La vérité ! fit la baronne en élevant la voix. La vérité... et…

Elle s’arrêta net. Le vieux comte de La Fère était devenu grave. Les yeux mi-clos, le visage fermé, il se passait pensivement la main sous le menton. Jacqueline de Bueil..... Jacqueline de Bueil, se murmurait-il. C’était bien cela... cette impression qu’il avait eu de connaître ce visage...

- Quand rentre-t-il ? interrogea la baronne de Sillègue en s’approchant davantage.

Lire la suite: Chapitre 21 - Confidences

 


 

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