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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 22

Campagne tranquille

 

Anne-Charlotte s’étudiait dans son miroir : silhouette d’une jeune fille plutôt grande, blonde, mince et pâle, d’une pâleur qu’elle ne se connaissait pas. Une sorte de transparence de la peau qui semblait recouvrir la trace d’une quelque mystérieuse souffrance. Elle se reconnaissait à peine : ce visage sans éclat, ces yeux presque éteints...

Depuis qu’ils vivaient tous deux dans ce presbytère, la jeune fille s’examinait ainsi trois fois par jour : le matin, à midi et le soir. Juste après avoir passé une crème sur son épaule. C’était devenu un incontournable rituel. Elle cherchait invariablement le retour de son teint frais, rosé d’innocence. Mais rien n’y faisait encore. Même après les quelques mois qui venaient de s’écouler. Anne-Charlotte craignait de ne jamais revoir la moindre étincelle de joie pétillant dans son regard. C’était bien elle pourtant ! Sortie de son insouciance juvénile. Elle se trouvait belle, seulement belle… sans lumière...

Au matin de ce jour, elle s’était sentie toute bizarre. Comme si un orage allait bousculer cette vie tranquille. Elle avait envie de hurler ! C’était cela ! Oui ! De hurler une colère : celle d’être confinée dans ce village perdu, sans autre spectacle que le rythme des saisons. Hurler son ennui… ! Ce n’était plus possibles de se voiler la face. Elle en avait assez de cette campagne !

Elle frissonna.

- Elle disparaît à force de crèmes. Encore un peu de temps et il n’en sera rien. Mais que diable vais-je faire ensuite ? ! ! Paris ? Ah Paris !

Elle en avait déjà parlé au prêtre Georges. Peine perdue ! Rien qu’à l’idée, il en avait grandi de quelques pouces, le visage moralisateur, avant de s’exclamer :

- Paris ! Cette ville de débauche ! Sodome et Gomorhe oui ! Et qu’y feriez-vous donc ? ... Ne me dites pas que vous rêvez encore de faire oeuvre de littérature ou de quelques poésies... Si fait ? .... Je le vois bien à votre visage. Anne-Charlotte, ne me faites pas désespérer de vous voir un jour devenir une jeune fille sérieuse. Préparez-vous plutôt à.... vos devoirs de femme...

Comme chaque fois qu’il évoquait son avenir, il toussait, en se détournant d’elle, dérobant ainsi son visage et l’expression de ses yeux. Puis il la regardait à nouveau, comme honteux d’avoir été si sévère. Ensuite il lui lançait quelques compliments, insistait sur ses qualités de maîtresse de maison, encourageait à poursuivre.

Elle ne devinait pas les pensées du prêtre. Ne le cherchait pas d’ailleurs. Seuls importaient les soins à cette brûlure qu’elle s’était jurée de faire disparaître. Le prêtre Georges, quant à lui, constatait la froideur de la jeune fille à son égard. Comment aurait-il pu en être autrement d’ailleurs ? - L’atrocité commise par mon frère l’a éloignée de moi ! - avait-il admis. Mais tout espoir était-il vain ? Et pourtant, pourtant... il s’était avoué avec effroi, non seulement les difficultés à vivre s’il quittait les ordres, mais surtout qu’il en avait moins envie... Comme si son épreuve lui avait rendu une sorte de clairvoyance sur ses sentiments. Il se sentait divisé, ambigu, ballotté entre son amour pour Anne-Charlotte et son sacerdoce. Cette cure, ce village de campagne où tout le monde les aimait ! Quelle plénitude il éprouvait à servir... Faible... oui il l’avait été..... Mais que regrettait-il le plus ? D’avoir volé les reliques ou d’avoir été pris ? Il dissimulait ses états d’âme, comme à l’accoutumée. Cela ne l’empêchait pas de sermonner la jeune fille.

Anne-Charlotte l’avait à peine écouté, tellement rompue à ses discours affectueux qu’elle les devinait presque. Pourtant, quelque chose d’autre l’agaçait de plus en plus : ce n’était pas le ton de sa voix... non... plutôt l’impression qu’il revenait gentiment mais fermement sur des idées dont elle ne pouvait pas débattre. Comme si le prêtre, malgré sa voie douce, voulait les lui imposer, diriger ses rêves. Elle s’en révoltait de plus en plus, sans rien en dire, rongeant son frein jusqu’au bout du sermon.

- Il a expédié l’idée de vivre à Paris d’un grand revers de main ! s’exclama-t-elle dans le cours de ses pensées. En précisant que mes idées ne sont que billevesée de fillette ! Mais qu’ai-je à faire de ses éternels discours ? D’ailleurs, depuis quelque temps, il a un regard indéfinissable en parlant de mon avenir. Je suis de plus en plus convaincue qu’il ne voudra pas céder...

Elle débarrassa rapidement la table avant de se saisir d’un chiffon et d’un pot de cire. Sa mauvaise humeur décuplait ses forces. Comme chaque fois qu’elle voulait passer ses nerfs, elle s’acharnait sur un travail énergique jusqu’à se sentir calme.

Ce jour là, son trop plein de colère ne disparut qu’en fin de matinée. Elle avait passé en revue des griefs informulés : ne pas avoir de gens pour entretenir ce vieux presbytère, ses poèmes que personne ne lisait ! Et le père Georges qui espaçait sans raison les visites au château ! Mais quel ennui ! Rien ! .... il ne se passait rien ! Quand elle eut terminé le tour de ses doléances, elle avait nettoyé le presbytère de fond en comble.

L’après-midi, son énergie avait succombé sous une moiteur estivale, trop précoce pour un mois de mai. Anne-Charlotte avait fui la chaleur en partant dans les bois. Elle avait pris le chemin qui longeait le presbytère, jusqu’à un retour de sentier, marqué par un chêne colossal : la fierté du village. Quelques pas plus loin, une sorte de clairière ombragée permettait de passer d’excellents moments sous la fraîcheur des arbres. Un vieux banc de bois, conçu de deux billots et d’une planche clouée pour être maintenue sur le dessus, permettait de méditer assise, de lire un peu, même si ce siège de fortune écaillé par le temps présentait quelques déjections d’oiseaux. Anne-Charlotte s’était plus ou moins attribuée l’endroit. Nettoyait néanmoins le siège, expédiant au passage, la poudre de bois qu’un petit ver énergique s’acharnait à amasser à la sortie d’un trou.

Puis elle était revenue, sourde aux remarques du prêtre qui trouvait ces absences trop longues. Elle n’avait pas envie de l’écouter. N’était-il pas quelque part responsable de son malheur ? Ou du moins d’avoir un frère aussi terrifiant ? Peu importait. Elle était dans un jour de colère, prête à accuser le monde entier.

Une averse de fin de soirée avait crevé parcimonieusement le nuage de chaleur. En arrivant au sol, d’inutiles gouttes de pluies s’étaient écrasées en faisant jaillir des larmes de poussières sur la terre durcie.

Rendue dans sa chambre, Anne-Charlotte n’avait pas pu s’endormir, suffocant dans cet air vicié. La fraîcheur de la nuit se faisait attendre, laissant la moiteur des draps coller à la peau. Entrouverts comme il convient à la dignité d’une jeune fille, les volets de sa chambre avaient bien retenu les excès du soleil. Mais l’air sentait le renfermé. Plus que cela même ! Une odeur de vieux meubles, pauvres !

La nuit lui donna l’audace d’ouvrir les deux battants. Puis elle se recoucha. L’air frais pénétra enfin, en charpie de vaguelettes molles, insuffisantes encore pour balayer les touffeurs de la journée.

Elle écouta la nuit. Aucun son ne venait du village. Ni celui de l’enclume du forgeron, ni même celui des bêtes. Un éclair de chaleur se tordit dans le ciel. Le hululement d’une chouette haleta dans les arbres.

Puis ce furent ces coups : sourds, lointains, qui se rapprochèrent rapidement. Le galop d’un cheval... ? Non, plusieurs... ! Deux ou trois ! Ils venaient par l’autre côté du village et montaient au château.

Comme le clocher égrappait les heures, ils ralentirent, puis reprirent leur allure. Le son lourd et régulier des sabots resta feutré, avant de s’étioler. Un chien aboya. Anne-Charlotte reconnut celui des Broutin. Deux grands jappements puis deux autres. Sans précipitation. Une sorte de bonsoir.

Fin de la deuxième époque

A suivre

 


 

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