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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 8

Les vases sacrés

 

 

«Pour sûr, mon gaillard... se murmura l'homme en rabattant encore plus son chapeau sur son front, tu ne sens pas le bandit de grand chemin! Ni même le traître au service du prévôt... j'en jure. Toi, tu en es à ton premier coup, du genre honnête qui se fait la malle une fois dans sa vie avec un pactole!»

Il se recula dans le fond de sa chaise et scruta son client. C'est ainsi que l'homme appelait les voleurs en tout genre, escrocs, compères et portes rapières qui lui demandaient un service.

- Diable! dit-il en reprenant la conversation. La chose est pas ordinaire, faut voir!

Depuis un bon moment déjà, il s'entretenait ainsi avec un autre. L'affaire ne fleurait pas le commerce honorable. Les deux personnages s'étaient donnés rendez-vous dans cette taverne douteuse et sombre, où peu d'honnêtes gens osaient s'aventurer. Minuit sonnait.

L'individu qui venait de s'exclamer ainsi se faisait appeler Bonnebouche par l'aimable canaille qui fréquentait les lieux. Il se disait lyonnais. L'autre individu s'était présenté sous le nom de Marville...

A ce moment précis, on distinguait juste du dit Bonnebouche un grand feutre noir empanaché d'une vieille plume et une interminable cape de drap qui l'enveloppait complètement. Sa tête disparaissait pour moitié dans un col relevé et pour moitié sous le feutre. L'ensemble faisait office de camouflage. Seuls les yeux maintenus dégagés lui permettaient de détailler discrètement non seulement Marville, mais aussi tous les habitués de ce minable repaire.

L'homme donc jeta un regard rapide dans la pièce. Il cherchait subrepticement un visage connu dans la palette de fripouilles, gredins et autres gibiers de potence qui occupaient bancs et recoins.

L'un d'eux cependant, maigre et sale mais l'œil vif, observait la scène en tapinois. Personne ne trouva un sens particulier au geste que lui fit Bonnebouche. Toujours est-il que l'homme quitta son banc, étira un corps squelettique et sortit d'une démarche traînante.

- Cela mérite réflexion! poursuivit le premier sans regarder partir l'autre lascar.

Marville sembla tout à coup mal à l'aise. Ce n'était pas l'expression de son visage, presque invisible malgré la bougie, qui révéla son trouble mais plutôt la posture de son corps. Il venait de se tasser sur sa chaise, la tête rentrée soudain dans les épaules.

- De combien?

- Fichtre,... c'est selon! J'aurai peut-être un seul preneur..., que je dois contacter prudemment...

Bonnebouche avait scruté son partenaire d'un œil pénétrant. Marville lui semblait pressé, inquiet. Pourtant il ne voulait pas se précipiter. L'affaire semblait alléchante, inespérée même, si tout se passait bien. Mais elle comportait des risques, et non des moindres.

Sur un signe pour un autre pichet de vin, l'aubergiste s'empressa, sortit de sa ceinture un chiffon plus sale que le sol et le passa sur la table. Bonnebouche venait de reprendre la conversation, cherchant, selon son habitude, à négocier l'affaire avec profit.

- Le délai risque d'être long!... Diable, il faut trouver preneur, discuter du prix, les risques... voilà une affaire qui peut conduire son homme à l'échafaud!

- Dites! répondit Marville en s'approchant à le toucher.

La réponse le fit se tasser encore plus sur la table.

- Si vous êtes pressés, le prix sera différent. Dommage! poursuivit le lyonnais la voix empreinte d'une compassion fataliste. Voilà une affaire qui vaut ses écus... et qui ma foi tomberait bien bas, sans compter les frais. Un délai trop court ne favorise pas les bénéfices!

Il avait augmenté d'attention pour scruter son client. Par expérience il jaugea sa peur, au son de sa voix, à son cou enfoncé dans les épaules.

C'était le moment d'en profiter pour le persuader de brader son butin. Il se rapprocha encore, jusqu'à lui parler à l'oreille. Il savait qu'à trop vouloir gagner, on peut tout perdre! Cependant, prenant le risque, il lâcha son offre.

- Vous plaisantez! s'insurgea Marville d'un ton scandalisé.

L'exclamation fit ouvrir l'œil à une demi-douzaine de coquins mi-ivres, mi-ensommeillés qui virent malgré leur état, l'aubaine d'une bagarre. Marville, lui, s'était soudain levé, prêt à partir.

- La valeur de ces objets s'élève à 3.000 écus! murmura-t-il indigné.

- En boutique, mon seigneur, avec pignon sur rue, ajouta prestement le receleur.

Et pour donner plus de conviction à sa proposition, il se recula de la table, feignant, avec un mouvement d'épaule, de ne plus être intéressé.

Marville était resté interdit quelques secondes, découvrant semble-t-il dans quel bouge douteux il s'était fourvoyé. Pourtant il s'attabla à nouveau. Un quart d'heure plus tard, les deux hommes s'étant mis d'accord sur les détails, conclurent l'affaire dans un dernier verre de vin.

Il n'était pas plutôt sorti qu'un autre individu prit lestement sa place. Plus petit que l'autre, mais de corpulence assez forte, il resta muet, le sourcil droit levé en guise d'interrogation.

C'était son habitude. Chaque fois que le Bonnebouche traitait une affaire, Pictête, comme on l'appelait, restait à l'écoute de son chef. Il se révélait le second d'un trio dont l'homme à l'œil vif venait de sortir sur un signe de la main.

Bonnebouche laissa passer les quelques secondes de respect que son silence imposait toujours. Pictête ne broncha pas.

- Tu as guigné notre honorable client?

- ...Propre, discret, un soucis sur les bras...

- Bien vu! J'ai envoyé Machefeuille. Il suit notre homme... Ecoute! dit-il en s'approchant encore plus, en huit jours nous risquons d'être riches.

- Voilà ce que j'appelle un risque réjouissant! répondit l'autre tout en posant sur la table une main droite amputée de l'annulaire.

- Garde la tête sur les épaules! Tu n'auras pas toujours la chance de filer à l'anglaise la veille de ton exécution... L'affaire fera du bruit. Ecoutes! Il s'agit de revendre discrètement le trésor d'une chapelle et faire un bénéfice qui nous mettrait à l'abri jusqu'à la fin de nos jours!

Une telle idée enhardit Pictête, qui d'habitude attentif se lança pourtant sans vergogne dans une tirade humoristique.

- ...sûr qu'ça me gênerait de faire faux bond à sa majesté. Elle nous aime trop. Songes un peu aux généreux billets de voyage sur ses galères, aux moyens délicats de nous envoyer dans un monde meilleur, aux...

- Débrumes ton intelligence et écoutes! interrompit son chef froidement. Le client de tout à l'heure amène tout le butin sur un plateau. Il reste à le revendre discrètement, empocher notre part et faire ficelle pour se décabaner. Tu revois notre client?

- Sûr ...

- ...Il m'a l'air... catholique! Sa mine est trop simple pour être celle d'un gentilhomme; trop bien pour sentir son brigand de grand chemin! Tu veux que je t'dise, il sent le curé défroqué! Peut-être que dans l'aventure y s'prépare une de ses bonnes sœurs pour améliorer son ordinaire!

- Une double affaire alors?

- Pour sûr!... Un vol et un scandale...

- Ils seront recherchés, c'est pas bon pour nous!

- Juste! Cette histoire sent aussi bon que la rue Caquerelle. Je voudrais pas y faire un patacul.

Pictête augmenta d'attention. Il savait par expérience reconnaître l'humeur de son chef. Et quand ce dernier émaillait la conversation avec des expressions de son pays, il était toujours sérieux.

- Mais elle vaut son pesant d'escalins! continua Bonnebouche, soudain emphatique. C'est l'occasion d'une vie! J'ai négocié au mieux pour nous, tu me connais!

Pictête hocha la tête, convaincu. S'il le connaissait? Dame oui! Il savait même que son ami cultivait, par quelque moyen nébuleux, une relation assez influente pour lui garantir l'impunité... moyennant de menus services...

- Tiens toi... poursuivit son chef toujours à voix basse, il y aurait... un reliquaire...

- Morbleu!... Mais voilà qui pue l'échafaud! Cette fois, c'est pas un doigt qu'on me raccourcira...

- Pour moi, je prends le risque de me faire couper le cotivet, Pictête. Y'en a assez des besognes boueuses dans tous les complots de ces grands. Jamais récompensés, souvent trahis, toujours méprisés, nous sommes les bannis de la gloire. Avec ce coup je me retire. J'ai pensé à toi! On s'estime!

Pictête hocha la tête, approbateur.

Je discute la vente au mieux. Fortune faite, on disparaît fiça dans une ville prospère! On se range honnêtes... Toi dans l'échoppe dont tu rêves, moi dans une honorable taverne!

Ce soir-là, Bonnebouche resta en veine de confidence. Mû par l'énergie que distille le rêve, il continuait, intarissable.

- Sitôt une bourse pleine d'escalins, je marie une fenotte douée pour le commerce.

- Une créature qui amène du client?

- Non, une fenotte prompt au gain, menant son affaire, comptant la dépense.

Ces derniers mots eurent le don d'élargir le sourire de Pictête, sourire qui se transforma rapidement en une envie de rire si violente qu'il dut se serrer le ventre pour ne pas éclater.

- Tu veux dire une femme qui retient l'argent au lieu de le dépenser? parvint-il à articuler, en hoquetant chaque mot, les yeux embués de larmes contenues.

- La patronne! Je te dis! s'exclama son compère en tapant la main à plat sur la table, faisant ainsi sursauter l'assemblée de coquins qui gisaient sur le sol.

- La patronne! continua-t-il plus bas. Une qui rend un homme riche parce qu'elle amasse du bien, tient les gones et ne ménage pas sa peine. Une femme capable je te dis. Une qui ferait de ma taverne une auberge rutilante où l'on viendra de plusieurs lieux pour déguster des bachassées de cuisses de grenouilles, des coqs marinés dans des vins de Bourgogne, des chapons...

Ce soir là, Pictête dut se comprimer les côtes pour ne pas éclater de rire. Il essuya rapidement une larme, maîtrisa son sourire dans une grimace comique et articula faiblement, sans reprendre son souffle:

- La dernière fois que j'ai vu une patronne régner dans sa cuisine, le patron grattait les écuelles!

- Tu marches avec moi ou pas!

Le ton sec et cassant n'admettait plus l'humour. Pictête avait pris sa décision. Il acquiesça d'un mouvement de tête.

- J'en suis!

- Alors une gnole du pays, Pictête, pour le cœur au ventre et la chance!

Ils en étaient à déguster ce breuvage venu d'ailleurs lorsque Machefeuille, l'homme à l'œil vif qui s'était éclipsé une heure plus tôt, entra dans la pièce, s'assit prestement à la table et sur un signe de tête du chef de la bande, s'apprêta à commencer son rapport.

- Craches ta saleté quand tu me parles! Tu sais bien je déteste ta voix baveuse!

Machefeuille, en effet, ruminait cette espèce de feuillage brunâtre dont l'usage se répandait depuis quelque temps.

- Un si beau souvenir! soupira-t-il avec un rien d'ironie. Une bonne action! Soulager un brave homme qui toussait en chiquant...

- Un jour ils inventeront la gabelle du tabac! continua le chef. Personne ne voudra plus débourser une pistole pour ce bouillon!

Ce soir là, si on avait dit à Bonnebouche qu'il prophétisait sur l'avenir, il ne l'aurait pas cru. D'ailleurs, il n'en avait cure! Quant à se soucier qu'un certain Cardinal de Richelieu aurait la même idée, le lascar en était loin! Même si l'idée fut tenue pour géniale et devint une manie qui perdura scrupuleusement chez tous ses successeurs!...

Non, l'intelligence de Bonnebouche se bornait à s'occuper de son avenir personnel. Quant à Machefeuille, lui, il vivait au jour le jour.

- Des cadeaux! corrigea-t-il toujours ironique. Que des cadeaux perdus au fond des poches, oubliés sur un guéridon!

Il mollarda un long jet de salive brunâtre avant d'entamer un résumé complet de sa filature.

- Et tu dis qu'il est rentré dans le presbytère?

- Ma main à couper sans rire!

- Sans qu'il se retourne une seule fois? demanda le chef vers la fin du récit.

- Comme je te le dis!

- Notre client à l'air d'un malin de la rue de la Plume! murmura-t-il satisfait à l'adresse de ses compères.

- On parie sur le bedeau ou sur le curé? se risqua Pictête.

- M'étonnerait que ce soit le bedeau, affirma Machefeuille d'un air dubitatif, je le connais de vue! Il...

- Notre homme est... le curé de Templemar!... Je l'ai deviné au premier coup d'œil!

Bonnebouche avait parlé à voix basse, ménageant son effet. Flatté par l'expression admirative de ses acolytes, il regarda Pictête d'un air entendu.

- Les objets arriveront en bonnes mains c'est sûr. Seul un prêtre peut s'en saisir facilement sans casser un carreau...

C'est à ce moment précis que Machefeuille remarqua les deux verres à liqueur de ses acolytes. Son regard soupçonneux brilla d'une idée mauvaise. Ils auraient donc prévu de le refaire! L'honnêteté se meurt!

- ...Tout cela va nous rabouler dans les combien? poursuivit-il narquois.

- ...Juste de quoi passer l'hiver mon ami. Des objets à revendre presque à perte, à la pesée...

Machefeuille se contenta de scruter ses complices puis il chuinta en guise de conclusion:

- Une affaire comme celle-ci! Ce serait bien le diable si la prévôté ne donne pas une récompense!

- Sûr!... Mais tu connais ma réputation...!

- Je sais.

- J'étripe le premier qui prononce mon nom sur une fourberie dans cette affaire.

- Ce sera pas dit Bonnebouche, ce sera pas dit!... Ni dit... Ni partagé...

- Ni dit ni partagé, pour sûr! Et je ne connais pas la racaille qui dénoncerait un partenaire, question d'honneur!

Lire la suite: Chapitre 9 - Le saut des anges

 


 

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