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Templemar

par Christiane Blanc

 

Chapitre 9

Le saut des anges

 

 

Cette nuit-là, les murs du couvent se révélaient, malgré leur sérieux, d’une précieuse utilité. Ils freinaient les ardeurs d’un vent froid, presque glacé qui s’enfilait dans l’interstice des moindres fentes. La cloche marquait le temps, apportant au sommeil la quiétude de son rythme tranquille. Elle sonna deux heures du matin.

Pourtant, ce moment d’inactivité propice d’habitude au repos, se trouvait témoin d’une étrange agitation: la silhouette noire d’un homme, au pas furtif et silencieux, avait suivi le déambulatoire pour tourner brusquement sur la gauche.

La rapidité de sa démarche, son assurance, prouvaient qu’il connaissait les lieux. Il descendit rapidement quelques degrés de pierre luisante et entra dans  la  chapelle. Lorsqu’il rabattit doucement la porte, l’édifice ne résonna pas de son habituel et lugubre coup de gong. Au contraire, un froid silence ne révéla même pas le glissement des semelles.

L’homme, après une rapide prière, s’était approché de l’autel pour saisir la boîte à hosties. Il en frissonna, et resta immobile, à sentir  la chaleur de sa peau lutter contre ce froid métallique.

Puis, sans crier gare, il ouvrit un sac de toile, s’empara de la relique de Saint-Georges et la déposa tout au fond. Il cala ensuite le calice, le ciboire et les burettes. La clochette et les patènes suivirent le même chemin. Ces opérations terminées dans le plus grand silence, il ferma rapidement le sac.

Aussi étonnant que cela puisse paraître, surtout pour un voleur, l’homme, resta debout devant l’autel et reprit une sorte de dialogue muet.

- Un prêtre ne peut-il sauver une vie quel qu’en soit le moyen? murmura-t-il. Y a-t-il une seule solution que je n’aie envisagée? Hélas, combien de nuits ai-je réfléchi à cela!?!

Il murmura encore en regardant l’autel:

- Pardon! J’ai trop besoin d’amour…

Puis il sortit sans se retourner et fila dans les corridors. C’est seulement devant la grille du parloir qu’il reprit sa respiration, tourna la clé dans la serrure et poussa doucement le battant. Un grincement résonna, bref, amplifié par la nuit.

- Sot que je suis, tudieu! maugréa-t-il. Elle grince encore…! Je l’avais pourtant si bien huilée!  

Il pesta, furieux contre lui-même, s’immobilisa l’oreille tendue. C’est alors qu’il retint de justesse un cri de terreur: une ombre noire venait de déboucher de l’angle le plus obscur et se précipita sur lui.

- Seigneur! souffla-t-il une main sur la bouche. J’ai bien failli hurler! Ce n’est que le chat!

L’animal fila rapidement entre ses jambes, à deux doigts de le faire trébucher.

- Au diable soit cette bête! siffla-t-il entre ses dents encore sous le coup de l’émotion.

- Enfin… continua-t-il un tantinet amusé, je me demande qui de nous deux a eu le plus peur?

S’il maîtrisait encore la panique, la frousse d’avoir réveillé les nonnes lui donna des ailes. Le précieux sac bien calé sur l’épaule, il fonça à grands pas silencieux, sortit du bâtiment, traversa le jardin et  poussa le portail.

La clarté de la lune délayait cette nuit d’un halo de lumière crème. Dehors, la voiture attendait, noire, maflue, immobile.

- Tout doux, ma belle… tout doux…

Au crissement de son pas, sa monture avait tourné la tête dans un petit bruit métallique. Il appuya affectueusement son front sur le chanfrein de l’animal  puis lui caressa l’encolure.

Ensuite, à grandes goulées, il s’imprégna de la nuit. Tout invitait au voyage:  même l’horizon gris. Le  vent gelait un peu la peau de son visage mais il n’en avait cure. Un sentiment de liberté le soulevait de joie. Pourtant il ne fallait pas s’attarder. Pas encore! Il devait faire vite. Il grimpa à l’arrière de la voiture, ouvrit rapidement le couvercle d’une malle et déposa son sac.

Lorsqu’il se retrouva à l’intérieur du couvent, une seule idée lui importait: viendrait-elle? Il rejoignit une colonnette, devenue pour cette nuit un lieu de  rendez-vous, et se blottit derrière. Son attente fut de courte durée.  

- Mon père, vous êtes là?! susurra tout à coup une petite voix dans la nuit.

- Je suis là…

- Voici mon bagage… je cours embrasser Claudette!

Elle s’était déjà éclipsée, légère comme une plume. Surpris, il en resta les bras ballants, sans protester d’un mot. Ce n’était pas le moment de perdre du temps! Comment pouvait-elle repartir ainsi? N’avait-elle pas compris l’urgence de la situation?

Dans sa chambre, Claudette ne dormait pas. Loin s’en faut! Lorsque Charlotte était venue chercher son bagage, elles s’étaient demandé toutes deux si le prêtre Georges tiendrait parole. C’était leur dernier doute. Hormis cela, depuis une semaine, Charlotte amenait discrètement ses affaires dans la chambre de son amie. Et elles devaient être prudentes!…

Elles logeaient chacune à une extrémité du long couloir. Mais pour communiquer, il fallait passer devant la chambre de sœur Marie-Bénédicte, installée stratégiquement au milieu. Au vu de la configuration des lieux et sans y réfléchir trop longtemps, elles avaient d’ailleurs pris l’habitude de traverser pieds nus le long boyau glacé, pour se rencontrer en catimini, lors d’escapades nocturnes!

C’est pourquoi Charlotte, sans autre fardeau que ses chaussures, s’était éclipsé de sa chambre, et avait dépassé celle de la gardienne pour rejoindre celle de Claudette. Passer sans fardeau s’avérait une précaution supplémentaire. Son amie l’attendait, le bagage à ses pieds. Le prendre et l’emmener fut un jeu.

Elles étaient tombées d’accord pour se dire au revoir si tout se passait comme prévu. Claudette comprit aussitôt en voyant son amie accourir les mains vides.

- Le prêtre Georges est bien là Claudette! Je n’ai que le temps de vous embrasser…!

Elle la serra dans ses bras. Depuis des jours elles préparaient ce moment. Les éventualités de l’aventure, les derniers conseils, elles avaient tout envisagé. Du moins le croyaient-elles. Elles avaient même prévu le moyen de se revoir. La jeune Claudette était restée cette amie complice et fidèle de toujours. Mais si elle avait comploté avec joie, ravie des palpitations d’une telle aventure, elle n’avait pas prévu la peur qui surprend les plus courageux quand vient l’heure de l’action. Elle était blême lorsqu’elle se dégagea de son étreinte.

- Oh Charlotte! s’écria-t-elle devenue incapable de partager la même excitation, une terrible appréhension vient de me saisir! J’ai peur pour vous…

- Mais ne craignez rien ma douce amie… Priez pour le succès de mon entreprise! 

- Charlotte, insista encore la jeune fille en reculant de quelques pas, vous partez contre l’avis de votre famille, sans fortune, avec…

- N’ai-je pas déjà sérieusement réfléchi?

- Je l’ai bien vu…

- N’avez-vous pas partagé mon avis? 

- Si fait…

- Le prêtre Georges n’est-il pas un homme d’église! Un père pour moi…

- Certes…

- Et n’en avez-vous pas convenu? conclut-elle d’une voix affectueuse.

- Si fait mon amie… Mais je vous en supplie, écoutez-moi!… reprit Claudette. J’ai comme le pressentiment d’un grand malheur! J’ai peur pour vous, Charlotte!  Si peur…

Ce fut peine perdue, Claudette ne l’ignorait pas.  Elle se laissa embrasser en larmes, rajouta d’ultimes recommandations, s’assura qu’elles n’avaient pas oublié les adresses où elles pouvaient se joindre.

Charlotte pour sa part se voulait rassurante. Elle tenta de lui faire partager sa confiance, de lui rendre cette joie de l’aventure qu’elles éprouvaient depuis plusieurs semaines.

- Oh je sais bien que je ne peux vous retenir, dussé-je me mettre en travers de la porte! Votre détermination est sans retour! Charlotte une dernière fois, je vous en supplie…

- Claudette ma douce amie! répondit-elle en la saisissant à nouveau dans ses bras, ne tremblez pas pour moi! Douteriez-vous de ma tendresse?

- Non pas, bien sûr…

- Soyez donc certaine que nous nous reverrons! Je vous en fais serment…

Charlotte n’en dit pas davantage. Elle l’embrassa chaleureusement puis tourna les talons dans un dernier baiser de la main.

C’est en remontant un pli de sa robe avant de s’élancer qu’elle ressentit au  cœur une brève douleur aiguë, piquante comme un couteau. Un pressentiment? Un instant de faiblesse devant l’inconnu?

- Je ne dois pas m’en retourner! se dit-elle. Jamais! Je n’ai pas d’autre espoir…

Une pointe d’amertume glissa bien au fond de sa gorge! Mais aucune larme ne roula sur ses joues. Charlotte courait rejoindre le prêtre Georges.

A l’étage au-dessus, dans sa cellule austère, Mère Béatrice avait tressailli dans son sommeil. L’abbesse avait été troublée par un bruit bizarre. Elle ouvrit les yeux un instant et posa la main sur son buste.

- Encore  cette  angoisse diffuse qui me tenaille la respiration depuis quelques mois! songea-t-elle. Peut-être devrais-je mander un médecin? 

Puis elle se rendormit. Mal sans doute. Une grêle de coup et des pleurs contre sa porte la réveillèrent tout à fait. Lorsqu’elle reconnut la voix de Claudette, elle pressentit un malheur.

- Mère Béatrice! criait la jeune fille en larmes, secouant la porte de toutes ses forces, je vous en supplie, Charlotte, Charlotte, le père Georges… Mère Béatrice…!!!

L’abbesse avait bondi hors de son lit. Elle ouvrit sa porte, en chemise, comprit sans un mot.

- Retournez vous coucher!

Ce fut le seul commentaire qu’elle jeta. Puis elle s’élança sans prendre la peine de se couvrir davantage.

Charlotte, de son côté, rejoignait en courant le prêtre Georges.

- Me voici! dit-elle haletante en arrivant près de lui.

Déjà il fonçait vers la sortie. Elle emboîta son pas rapide.

Ils atteignaient juste la porte donnant sur le jardin, quand le prêtre Georges s’arrêta brusquement, la saisit par les épaules et la plaqua contre le mur.

- Mademoiselle! dit-il gravement. Il est encore temps de changer d’avis! Je peux vous reconduire!

- Je ne veux pas m’en retourner mon père!

- Vous en êtes bien sûre ma fille?

- J’en suis bien sûre!

Puis comme pour rajouter du poids à ces paroles, redoutant soudain que le prêtre change d’avis, elle rajouta:

- J’ai atteint mes quatorze ans!

- Alors venez! Vite! dit-il, apercevant la silhouette de mère Béatrice. Dépêchez-vous…

Tout au long des corridors, l’abbesse s’était maudite. Comment n’avait-elle pas deviné, elle, la prieure de ce couvent? Quelle sotte elle faisait! Et ce prêtre dont elle n’avait pas décrypté le visage!

Elle avait appelé la jeune fille à en perdre le souffle. Lorsqu’elle atteignit le  jardin, elle aperçut leurs silhouettes qui se dirigeaient vers le porche. Le cœur battant, le souffle court, elle fit un effort désespéré. 

- Charlotte! Charlotte mon enfant, revenez! criait-elle. Charlotte!… Ahhhhh…!

Dans un cri de douleur, elle s’affala sur le sol. Elle ne chercha pas à comprendre comment son pied lui fit défaut, n’essaya pas de se relever. Presque étouffée par sa course, les mains ensanglantées jointes dans une pathétique invocation, elle puisa ses dernières forces pour appeler la jeune fille encore une fois.

En vain!

Sa voix devenue rauque ne porta pas aussi loin qu’elle l’aurait voulu. Elle eut beau crier, elle n’émit qu’un murmure. Charlotte ne se retourna pas.

Au milieu de ses larmes, l’abbesse distingua avec effroi le prêtre Georges qui refermait le portail.

- J’aurais aimé dire adieu à mère Béatrice murmura la jeune fille  en montant dans la voiture. Je lui écrirai… quand je serai mariée!

Elle ne vit ni n’entendit mère Béatrice. Cette femme qui l’avait tant aimée, prostrée sur le sol, une cheville douloureuse et les mains écorchées, sanglotait dans un râle coupé de spasmes:

- Oh Charlotte, oh mon dieu, quel malheur! Charlotte, mon enfant que faites-vous!… Ne savez-vous pas qu’en partant avec un homme, vous  compromettez  pour toujours votre réputation…

Lire la suite: Chapitre 10 - Le miroir de Venise

 


 

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