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Fracasso

Voldemar Lestienne

441 pages
1973 - France
Roman

Intérêt: ***


Ce roman constitue la suite du très remarquable Furioso, et prolonge donc les aventures des quatre mousquetaires des Forces françaises libres, pendant la deuxième guerre mondiale.

Furioso s'achevait sur le retour en Angleterre de Philippe de Maupertus (d'Artagnan), rapportant d'Allemagne les "photos de la reine". Mais ses trois camarades - Bréval (Athos), Belletoise (Aramis) et La Castagne (Porthos) - étaient restés bloqués dans une base secrète allemande.

Fracasso voit donc Philippe retourner en Allemagne à la recherche de ses amis. Il trouve d'abord La Castagne dans le "zoo humain" du maréchal Goering, où il est employé comme... étalon. Puis vient le tour de Belletoise, enfermé avec ses frères juifs au fond d'un camp de concentration de Himmler. Vient enfin le tour de Bréval, qui a été placé par Heydrich à la tête du bataillon disciplinaire des SS.

Dans un premier temps, les trois refusent de suivre Philippe. La Castagne trouve quelques avantages aux fonctions qu'on lui réserve, Belletoise effectue un retour aux sources de sa religion et ne veut pas abandonner ses compagnons de captivité, Bréval, constamment ivre mort, est prisonnier de l'horreur du camp qu'il commande, où il amène les tueurs SS à se massacrer les uns les autres en guise d'entraînement.

Philippe arrive cependant à ses fins et les quatre amis partent à la recherche de leur vieil ennemi, le chef SS Heydrich. Ils retrouvent sa trace grâce à Maria (Milady), sa maîtresse, qu'ils "jugent" mais n'exécutent pas, découvrant qu'elle est enceinte.

Ils se rendent alors dans le repère d'Heydrich, dans un château de Louis II de Bavière, où le nazi leur révèle son plan pour gagner la guerre: il a rassemblé, formé et entraîné dans le plus grand secret des sosies parfaits des dirigeants de la planète. Et il a déjà commencé à s'en servir: les Churchill, de Gaulle, Staline et Roosevelt présents dans son château sont les vrais, kidnappés par ses soins et remplacés à Londres, Moscou et Washington par des "doubles" à sa solde!

Au terme de toutes sortes d'aventures extravagantes, qui incluent le remplacement de Hitler lui-même par son sosie, les quatre mousquetaires ramèneront les chefs d'Etat alliés en Angleterre, en profitant de la fuite de Rudolf Hess...

Comme dans Furioso, ce roman mêle de façon inimitable le loufoque et le terrible, l'humour au vitriol et l'évocation terrifiante de l'horreur nazie. La première partie, avec ses descriptions successives du zoo humain, du camp de concentration et du bataillon disciplinaire SS, atteint des sommets dans la mise en scène surréaliste de la folie du régime hitlérien (elle est à cet égard plus réussie que la deuxième partie qui, avec l'histoire des sosies, bascule dans l'hénaurme).

Les rapports entre le roman et les mousquetaires de Dumas ne sont peut-être pas aussi omniprésents que dans Furioso, mais demeurent essentiels. Les quatre héros restent fidèles à leurs personnalités dumasiennes. La quête de Philippe pour retrouver ses amis, qui se heurte, dans un premier temps, à leur indifférence, évoque les débuts de Vingt ans après. Là où Porthos se complaisait dans les délices de ses propriétés, La Castagne se satisfait de jouer les étalons de la race aryenne. Là où Aramis cherchait sa voie - et la satisfaction de ses ambitions - dans les ordres, Belletoise redécouvre le judaïsme dans un camp d'extermination. Là où Athos cédait à la misanthropie, Bréval se consacre avec une délectation morbide à extirper toute parcelle d'humanité chez la lie des tueurs nazis. Autant d'exemples qui montrent le changement de registre pratiqué par Lestienne, de l'aventure souriante à la Dumas jusqu'à l'horreur absolue.

Autre élément purement "mousquetaire" du livre: l'entrée en scène des "domestiques" des quatre héros, qui n'étaient pas présents dans le premier livre. Philippe se retrouve flanqué d'un troufion quelque peu filou en guise de Planchet. L'onctueux Bazin se transforme en un jeune Juif dévot; Grimaud, à qui Athos a appris le mutisme, devient un soldat SS à la langue tranchée. Quant à Mousqueton, il est remplacé par un inénarrable valet de bonne maison qui, au milieu des pires dangers, ne sait pas s'adresser à La Castagne autrement qu'à la troisième personne.

Certaines scènes viennent directement des Mousquetaires, comme le "jugement" de Maria (voir extrait ci-dessous). Enfin, le thème même du remplacement des chefs d'Etat par leur sosie n'est rien d'autre que l'exploitation de l'épisode du Masque de Fer.

Furioso et Fracasso constituent un ensemble exceptionnel parmi les innombrables livres inspirés des Mousquetaires. Au niveau de la structure du récit, tout se passe comme si Lestienne, confronté à la démesure de son sujet, avait voulu utiliser les personnages et les scènes des romans de Dumas pour canaliser son imagination débordante dans une série de figures imposées.

Plus profondément, ce n'est sûrement pas un hasard si l'auteur s'est appuyé sur Dumas et son "génie de la vie", caractérisé par ce mélange très particulier de profonde humanité, de sens exacerbé de l'amitié et d'inaltérable bonne humeur, pour traiter de la folie nazie: comme si les valeurs dumasiennes constituaient un bouclier efficace pour protéger celui qui tente de dire l'indicible.


Extrait du chapitre 12 Où il est révélé que la maîtresse d'Heydrich n'aimait pas les enfants

La peur monta plus haut en Maria Eberhardt. Elle porta la main à sa gorge. Elle ne pouvait plus lutter contre la panique qui s'emparait d'elle. Elle allait mourir. Elle le savait. Et cela se passerait cette nuit. Et cette chambre de soie blanche serait son tombeau.

"Le Maudit" (Bréval) l'avait condamnée à mort. L'heure de l'exécution était arrivée. Et cette fois, il n'y aurait pas de miracle pour la sauver.

La première fois, le Maudit l'avait frappée à la nuque. Mais il était si jeune! Les jeunes gens ne savent pas frapper les femmes à mort. Elle avait survécu. La deuxième fois, le Maudit l'avait pendue mais Heydrich était arrivé à temps et il avait coupé la corde. La troisième fois, c'était maintenant: le Maudit était revenu, et Heydrich était loin.

"Nein! cria-t-elle. Pas ça!

- De quoi as-tu peur, Maria?" chuchota à sa droite la voix près de la table de chevet.

La voix si jeune et si triste! Une voix qu'elle avait connue un jour, mais où? Une voix qui avait chuchoté d'autres mots à son oreille... La voix de qui, déjà?

Elle sentit que c'était cette voix-là qui, seule, pourrait la sauver, cette voix-là qui aurait pitié.

"Aidez-moi, monsieur! supplia-t-elle. Je ne suis pas coupable. Qui que vous soyez, défendez-moi. Vous savez bien que je n'ai rien fait de mal puisque vous connaissez mon nom, puisque vous m'appelez: Maria!

- De quoi as-tu si peur, Maria? répéta la voix près de la table de chevet.

- De quoi m'accuse-t-on? demanda Maria.

- De meurtre! répondit la voix.

- Qui m'accuse? Qui ai-je tué?

- Je t'accuse, moi! Et celle que tu as tuée, c'est...

- Qui? Dites-le, si vous l'osez!

- Souviens-toi, Maria, elle s'appelait Mary...

- Mary! Oh, non!

- C'était ma fiancée...

- Ta fiancée! Oh! je...

- Et tu l'as fait décapiter à la hache par le bourreau nazi, le 12 septembre 1940.

- Philippe! hurla Maria! Philippe, toi! Toi!"

C'était la tristesse qui l'avait trompée, la tristesse dans ce murmure qui l'avait empêchée de reconnaître tout de suite la voix jeune et gaie du seul homme qu'elle avait failli aimer.

Un espoir sauvage l'envahit

"Philippe, cria-t-elle. Au secours! Rappelle-toi...

- Trop tard!" fit la voix du Maudit.

Bréval avait senti que Maupertus allait s'attendrir. Maintenant sa voix n'était plus près de la commode.

Elle était là, tout près du cou de Maria.

Philippe se demandait s'il ne vivait pas un cauchemar. Ils étaient venus chez Maria organiser un guet-apens où ils attireraient Heydrich. Et voilà qu'il allait assister à une mise à mort.

Etait-ce la nuit d'orage, était-ce l'éclair des explosions, la détonation des bombes, la foudre du Ciel qui les avaient ensorcelés? Etait-ce plutôt le souvenir de Mary qui rejaillissait en lui si fort qu'il le faisait perdre pied? Ou bien avait-il toujours su? N'avait-il proposé cette visite chez Maria que comme un prétexte? Et les autres? Pourquoi ne disaient-ils rien? Pourquoi laissaient-ils faire?

Ils étaient quatre et ils allaient tuer une femme! "Messieurs, demanda Bréval. Cette femme est-elle coupable?

- Elle est coupable! répondit Belletoise.

- Elle l'est!" répondit La Castagne.

Philippe se tut.

"Réponds, Philippe! Cette femme est-elle coupable? insista la voix inexorable de Bréval.

- ... Oui, répondit Philippe dans un souffle.

- Et moi aussi, Jean de Sainte-Croix, dit "Bréval", dit "Le Maudit", je déclare cette femme coupable. Maintenant, David, quelle peine réclames-tu contre cette femme?

- La peine de mort! répondit Belletoise.

- La peine de mort!" répondit La Castagne.

Philippe se tut.

"Réponds, Philippe, c'est Mary qui te le demande par ma bouche..., répéta doucement la voix de Bréval.

- ... La peine de mort, murmura Philippe.

- Ainsi soit-il! fit Bréval.

- Lâches! hurla Maria, vous êtes quatre et vous allez tuer une..."

Elle n'eut pas le temps de terminer sa phrase: la lumière jaillit. L'alerte était finie. A Zehlendorf, les machines de secours avaient pris la relève. Berlin, à nouveau, voyait clair. Maria regarda les quatre juges autour de son lit: la statue impitoyable de Bréval, glacée de Belletoise, sourde de La Castagne, troublée de Philippe.

"Lâches! répéta-t-elle. Vous allez tuer une femme enceinte!"

Elle éclata d'un rire de folle. Fiévreuse, les cheveux dénoués flottant sur son cou, le visage ravagé par le masque de grossesse, elle rit en les montrant du doigt.

"Ah! Les beaux juges que voilà! Vous ne vous attendiez pas à cela, nicht wahr, messieurs?

- Oh! Dieu!" soupira Maupertus en essuyant son visage.

C'était donc pour cela que Maria était dans sa chambre, pour cela qu'elle était couchée, pour cela qu'elle n'avait pas bondi hors du lit, ni sauté aux yeux de ses bourreaux. Elle était grosse d'un enfant et, sous les draps, son ventre semblait un volcan éteint.

"Maria! souffla-t-il. Enceinte, toi?

- Oui, moi! répondit Maria avec haine. Moi, Maria Eberhardt, je suis grosse. Regarde-moi! Regarde mon ventre! Regarde ta maîtresse enceinte de huit mois!...

- Huit mois!... Tu veux dire que..."

Une joie mauvaise envahit les yeux de la malade. Elle regarda Maupertus, seulement Maupertus, et articula lentement:

"Que préfères-tu, Philippe? Que ce soit ton fils, ou celui de Reinhard Heydrich?"

Un flot de sang envahit tout le visage de Philippe. Une horreur incrédule gagna ses yeux:

"Vite! Dis-moi! ordonna-t-il en serrant les poings.

- A mon tour de te dire "Devine!", ricana Maria en se rejetant dans son oreiller.

- Malédiction! blêmit Maupertus.

- Qu'est-ce qui se passe? Tu n'as pas l'air content? Tu ne me demandes même pas comment je vais l'appeler? ironisa Maria.

- Tais-toi!" hurla Maupertus.

Il sortit de la chambre en courant comme s'il allait vomir. La voix de Maria le rattrapa une première fois pendant qu'il traversait le salon:

"Je vous hais! criait-elle. Je vous hais tous les deux. Je hais celui qui a déformé mon ventre."

Elle cria une seconde fois au moment où il atteignait la porte d'entrée:

"De toute façon, je l'appellerai SATAN!"



 

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