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Retour à Malaveil

Claude Courchay

284 pages
1982 - France
Policier - Roman

Intérêt: **

 

 

De même que tous les romans de cape et d’épées peuvent être considérés comme découlant plus ou moins directement des Trois mousquetaires, on peut estimer qu’il n’y a guère d’histoire de vengeance écrite depuis le milieu du XIXème siècle qui n’ait été influencée par Le comte de Monte-Cristo. Encore faut-il, pour qu’une tel livre figure sur ce site, que le lien soit suffisamment direct.

Retour à Malaveil peut passer pour un cas limite. L’histoire est certes très éloignée de celle d’Edmond Dantès. Mais l’auteur joue avec certaines des caractéristiques du roman de Dumas de façon suffisamment originale pour justifier son inclusion dans la liste des œuvres inspirées du mythe de Monte-Cristo.

Ce polar campagnard est situé dans des collines sauvages près des Cévennes. Trois intrigues, à trois époques différentes, s’y enchevêtrent diaboliquement, et ne se révèlent que très progressivement au lecteur.

Il y a d’abord la Libération: une bande de résistants de la dernière heure qui, voulant jouer les héros, assassine un jeune Allemand artiste et rêveur qui vivait une grande histoire d’amour avec une Française réfugiée dans le petit village. Et pour faire bonne mesure, ces «héros» s’offrent le viol collectif de la jeune fille.

Il y a ensuite le milieu des années 60. Un touriste est assassiné d’un coup de fusil. Les indices laissés sur place font condamner un jeune homme du village, Noël, alors même qu’aucun mobile ne justifierait un tel acte de sa part et qu’il se proclame innocent.

Il y a enfin le début des années 80, quand Noël sort de prison et revient au village avec une idée fixe: trouver la personne qui, pour des raisons inconnues, a monté la mise en scène qui l’a fait condamner pour assassinat.

Sans entrer dans les méandres des différentes intrigues, on peut relever l’originalité essentielle du livre: le personnage du vengeur est «scindé» en deux. La première victime se venge de ce qu’elle a subi sur un innocent qui cherche à son tour à se venger… Plus précisément: la jeune fille victime des pseudo-résistants se venge vingt ans plus tard de la femme qui l’a dénoncée comme amie d’un Allemand en faisant condamner pour meurtre le fils de cette dernière. Vengeance la plus terrible qui soit, puisque cette femme ne vit que pour son fils.

Mais ce que la victime de la Libération devenue vengeresse ne sait pas, c’est que Noël est le fils caché de son propre amant allemand assassiné. Autrement dit, c’est comme si Monte-Cristo avait fait envoyer au bagne Albert de Morcerf pour se venger de son père, sans savoir qu’Albert était le fils de Mercédès…

La victime de la Libération devient donc bourreau, en s’en prenant à un innocent qui ne rêvera à son tour que de se venger – avec beaucoup moins de dispositions, il faut bien le dire.

Du point de vue qui nous intéresse ici, la trouvaille du livre est donc bien de «couper en deux», en quelque sorte, le personnage de Monte-Cristo. La jeune femme des débuts subit un sort épouvantable, disparaît pendant de longues années, revient au village rendue méconnaissable par un terrible accident qui l’a défigurée, dotée de quelques moyens financiers (rien de bien considérable, mais dans ce village perdu, il n’y a pas besoin de beaucoup d’argent pour être riche) et profite de ce que personne ne peut la reconnaître pour enquêter et se venger.

Le jeune homme des années 60, lui, est injustement condamné et envoyé en prison pour le longues années, tout comme Edmond Dantès. Avec la différence qu’il ne trouve par un abbé Faria pour l’aider à comprendre ce qui s’est passé: jamais il ne connaîtra la vérité.

Cette scission de Monte-Cristo en deux personnages remplit une fonction vis-à-vis du mythe: mettre en évidence la terrible ambiguïté du vengeur. En s’en prenant à un innocent pour mieux se venger d’un coupable, la première victime reproduit ce qu’elle a subi. Tout à sa vengeance, Monte-Cristo crée un nouvel Edmond Dantès…

Aux clins d’œil au roman de Dumas, on peut aussi peut-être ajouter le formidable personnage du cafetier du village, vieil homme plein d’humanité, qui ne cesse de s’employer à tenter de soulager les terribles souffrances subies pas les protagonistes de l’histoire, et qui n’est pas sans rappeler le Morrel de Monte-Cristo.

Soulignons enfin que le livre est formidablement écrit, avec une galerie de personnages mémorables et une poignante évocation de cette petite communauté rurale coupée du reste du monde.


Extrait

Le chirurgien m'a parlé, gentiment. Ils allaient me refaire un visage. Ce serait long et pénible. Il faudrait beaucoup de greffes... Qu'ils prennent leur temps, j'en avais à revendre.

L'Algérie française est morte à son tour, entre deux greffes. Je vivais encore. J'allais avoir une autre face. Je la voyais se dégager peu à peu, comme un visage de momie à travers les bandelettes que l'on déroule. Cette face me convenait. Elle me ressemblait enfin. C'était le visage mort de la morte que j'étais devenue. Ce masque allait me permettre de recommencer une vie. J'étais méconnaissable. Je n'avais jamais envisagé cette éventualité. Je pensais à toi, mon amour. Je n'ai jamais pensé qu'à toi. Tu ne m'avais peut-être pas oubliée. Pendant que je t'attendais à l'autre bout du monde, toi, tu étais peut-être revenu au Mas, ou tu y reviendrais...

Je pouvais y retourner, à présent. Ma mère elle-même ne m'aurait pas reconnue. Il ne restait de mon passé que mon état civil. Il me fallait prendre un autre nom.

Pendant ma convalescence, j'ai lié connaissance, au Val-de-Grâce, avec un capitaine. Nous avions le même passé. Nous pouvions sympathiser. Nous nous retrouvions pour tisonner ensemble les cendres de ces feux mal éteints. Ce qui fut notre vie basculait dans l'oubli.

J'appréciais ce camarade. Il parlait sans amertume. Ce n'est qu'incidemment que j'ai appris qu'il était condamné: une leucémie à évolution rapide... Il ne l'ignorait pas.

Je lui ai demandé, comme un service, de bien vouloir me laisser son nom. J'avais besoin d’en changer, pour retourner dans la vie civile. Est-ce que cela le gênait? En aucune façon. Son nom lui survivrait. Je crois qu'il m'aimait bien. Nous nous sommes mariés. Un mois plus tard, il mourait.

Mes parents venaient de disparaître dans un acci-dent d'auto. Cette guerre civile imbécile qui se livre au hasard des week-ends me laissait seule, avec un héri-tage confortable. Je suis revenue à Malaveil dans la peau d'une retraitée qui cherche un coin tranquille. Je me suis gardée de brûler les étapes. Il fallait d'abord que les gens me voient, qu'ils sachent que je cherchais une maison dans la région, qu'ils ruminent la nou-velle.

Je les ai laissés marcher à leur rythme. Je savais parfaitement quelle maison je voulais.


 

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