Sommaire  Tous les livres BD  Expositions Musique  Arbres généalogiques Votre pastiche

Recherche

Portau, Porthos et Alexandre

par Yann Tanguy



Un jour, Isaac s'aperçut qu'il ne montait plus les marches du grand escalier deux par deux et qu'il ne les dégringolait plus trois par trois. Qu'il ne dévalait plus l'escalier en son mitan mais que, sans jamais s'en être avisé, il s'était, petit à petit, rapproché de la rampe qu'il lui arrivait même d'effleurer. Un jour viendrait où il y ferait glisser sa main, sans la relever un seul instant, jusqu'en bas. Un jour viendrait où il descendrait ce monumental escalier, non sur ses jambes mais sur les épaules de quatre vigoureux joueurs de soule, aveugle, sourd, muet, dans une boîte obscure.

Isaac sut alors qu'il était vieux. Il chercha dans la Bible la bonne façon de considérer cette découverte.

Isaac avait beaucoup lu la Bible dans sa jeunesse, ce qui est un devoir quand on appartient à la religion réformée ; lui y prenait du plaisir. Le pasteur qui enseignait à la bande de garnements dont il n'était pas l'élément le moins turbulent, s'émerveillait de l'assiduité de ce gros garçon que la lecture transformait miraculeusement en un paisible agneau. Il aurait déchanté s'il avait découvert que l'enfant ne faisait guère de distinction entre les récits bibliques et les légendes entendues à la cuisine du domaine paternel quand il venait y chiper un bout de fromage. L'eau ayant coulé sous les ponts du gave, Isaac n'ouvrait plus si souvent sa Bible, l'expérience directe des turpitudes humaines remplaçant les exemples édifiants de trahison, d'adultère, de mensonges et de duplicités diverses dont regorgeait le Saint Livre.

Que disait donc l'Ecclésiaste sur la vieillesse ? Il ouvrit le livre usé au dos cassé et commença à lire en remuant des lèvres. Au bout de quelques minutes il en eut assez de la litanie des vanités. Ce vieux Juif lui faisait penser à ces enfants qui repoussent le plat que leur mère a passé sa matinée à mijoter. Ne pas aimer ce que Dieu nous a octroyé dans son infinie bonté, c'était se comporter en enfant trop choyé. Il ne voyait du reste pas pourquoi il eût dû mépriser les plaisirs et les succès qu'il avait connus sous prétexte que ces jours fastes s'étaient enfuis. Il n'y avait pas lieu d'avoir honte d'avoir mené rondement ses affaires, aimé les femmes, non sans avoir été bon époux, bon père, fidèle serviteur du roi. Non, ce vieux rechigné ne méritait pas sa réputation de sagesse.

Quelques semaines plus tard, par un soir d'automne d'une journée pluvieuse, un colporteur demanda à être hébergé pour la nuit. L'homme venait de loin, de Troyes, et suivait dans la mesure du possible les cohortes de pèlerins sur le chemin de Saint-Jacques. On lui servit une soupe bien grasse, un tranche de lard sur du pain et du vin de pays. Il en profita pour vendre un peu de ce que contenait son ballot : toute la maisonnée acheta des étoffes multicolores, des rubans, des aiguilles en bon acier et diverses babioles. On lui fit une place dans la chambrée des domestiques mâles.

Le lendemain matin, Isaac fut réveillé par des cris de désolation, des jurons et des cavalcades. Il revêtit sa pelisse par dessus sa chemise de nuit, mit ses galoches et descendit voir le motif d'un tel remue-ménage. Le bruit venait de la cuisine. Sur une table, était allongé de tout son long le colporteur, raide mort. On rapporta à Isaac qu'il s'apprêtait à quitter le château, son ballot bien arrimé sur le dos, lorsqu'il était tombé à genoux, la bouche écumante, avant de s'effondrer sur le côté. Rien n'avait pu le ranimer.

Les femmes récitaient déjà les prières tandis qu'une petite délégation allait à quérir le curé, ce qu'Isaac approuva car le défunt portait autour du cou une ribambelle de médailles, de la mère du Christ et des prétendus saints, Roch, Christophe et autres que révèrent les Papistes.

Le colporteur fut enterré dans le cimetière du village, sa bourse ayant tout juste suffi à payer l'enterrement et le creusement de la tombe. Isaac offrit la croix. Il dressa ensuite l'inventaire des biens du mort, en présence du notaire. Isaac dit qu'il les mettrait aux enchères à la grande foire du printemps et que le produit de la vente irait aux pauvres de la paroisse. En attendant il les conserverait par devers lui, en lieu sûr.
 
Dans le lot, comme d'habitude, il y avait quelques livres, des recueils de contes et des almanachs, qu'on lisait volontiers aux veillées dans les campagnes, sauf qu'ici, en Béarn, on ne parlait guère le français ce qui expliquait que le colporteur n'avait vendu au château aucun de ces petits ouvrages médiocrement imprimés sur du papier chandelle. Isaac les feuilleta, les jugea dépourvus d'intérêt et les abandonna aussitôt sur la table qui lui servait d'écritoire.

Cependant, une nuit qu'il ne dormait pas, comme cela était de plus en plus fréquent, il se souvint de ces opuscules et se leva pour en chercher un ou deux, espérant qu'une heure de lecture ferait revenir le sommeil. Mais quelle ne fut pas sa surprise de trouver parmi la vingtaine de ces livrets à la caractéristique couverture bleue, un petit volume qui tranchait par son aspect soigné sur la pauvreté de ces éditions populaires parce qu'il était joliment relié dans un cuir fin et que les tranches et le dos étaient dorés à l'or. Isaac se demanda comment il avait pu ne pas remarquer ce livre. Il l'ouvrit et lut le titre : Les Trois Mousquetaires par Alexandre Dumas. C'était surprenant et de bonne augure puisqu'il avait été mousquetaire comme certains de ses cousins. Il feuilleta le livre et comprit tout de suite qu'il avait affaire à un de ces romans dont raffolent les dames, qui racontent des histoires de chevaliers errants, de spectres et de princesses retenues par des sortilèges au fond de grottes peuplées de monstres qu'il faut vaillamment affronter pour obtenir les faveurs de la belle. Soudain il sursauta. Il venait de lire le nom d'Athos, puis plus loin un nom fort proche d'Aramits, Aramis. Enfin il lut le nom de Porthos.

Porthos, Portau, compte tenu de ces autres patronymes, il lui parut logique que Porthos fût la déformation de son nom à lui, Isaac, sieur de Portau. Un seul nom avait été exactement conservé, celui de d'Artagnan, qui s'était un peu mieux illustré que les autres mousquetaires. En attendant, ça faisait quatre, pas trois mousquetaires, quatre. Ce maroufle qui se permettait de travestir le nom de personnes de qualité, ne savait même pas compter. Qu'est-ce qu'était cette plaisanterie ? Isaac avait une forte envie de jeter le livre dans le foyer de sa cheminée. Il se retint : il fallait savoir ce que ce Dumas avait pu inventer, voire calomnier.

Un an après, Isaac avait lu cinq fois du début jusqu'à la fin Les Trois Mousquetaires durant ses insomnies. Il en connaissait des passages par cœur. Il était tombé amoureux de Madame Bonacieux et enrageait que cette femme fut promise à d'Artagnan et non pas à lui, Isaac, pardon, Porthos. Il avait aussi un faible, qu'il se reprochait, pour cette démone de Milady. De prime abord il avait été indigné que ce butor de Dumas prêtât à la Reine une inclination coupable envers l'Anglais Bouquinquant. Mais il avait applaudi à l'aventure des ferrets et pardonné l'audace de l'écrivain.

Le plus étrange est qu'il n'éprouvait aucun désir de relire ces Trois Mousquetaires en dehors de cette heure précise de la nuit où il se réveillait pour aller, tel un automate, chercher le livre sur la table. Durant toute la journée, à aucun instant, si pour une raison quelconque il devait se rendre dans ses appartements, il ne jetait le moindre coup d'œil sur ce qui prenait tant de place dans sa vie nocturne.

Malheureusement, cette lecture n'était pas tout bénéfice. Il éprouvait maintenant des attaques de mélancolie parce que, si Porthos c'était assurément lui, Isaac, qu'on avait voulu dépeindre, il se désolait à présent de n'avoir pas vécu la vie d'aventure de son alter ego. La carrière qu'il avait eue, dont il ne rougissait pas quelques semaines plus tôt, lui paraissait bien modeste, pour tout dire timorée : gardien d'une poudrerie, la belle affaire ! La vérité est qu'il n'avait jamais été qu'un soldat de plus dans les armées du roi et un gentilhomme de province comme il y en avait des centaines. Certes, il n'avait pas démérité mais qui se souviendrait de lui après sa mort ? Bien entendu il se morigénait d'éprouver ce regret absurde, qui trouvait sa source dans une fantaisie peu chrétienne.

Les domestiques furent les premiers à remarquer son changement d'humeur et s'en chagrinèrent. Car Isaac, bien qu'il ne fût pas le maître des lieux, en était l'hôte depuis si longtemps qu'il était considéré à l'égal des autres propriétaires du château, lesquels étaient d'ailleurs ses cousins. La cuisinière qui se réjouissait de son appétit d'ogre, s'attristait de le voir chipoter ses volailles farcies et ses tourtes. Les chambrières s'étaient mutuellement interrogées et avaient découvert avec consternation qu'aucune d'entre elles ne s'était fait pincer la hanche depuis belle lurette ni explorer le contenu de son décolleté. Les chevaux à l'écurie hennissaient lugubrement : être monté par Isaac était la promesse de galopades effrénées et de succulentes pâtures après l'effort tandis que le cavalier ronflait dans l'herbe, enveloppé dans son grand manteau.

Non, plus rien n'allait au château. Les cousins d'Abbadie firent venir le mire qui renifla et goûta l'urine du supposé malade, à l'insu de ce dernier car Isaac n'aurait pas aimé qu'on le prît pour un lunatique. L'homme de l'art prescrivit quelques remèdes échauffants à base d'épices, et laissa entendre qu'après tout, à l'âge qu'avait Isaac, il était inévitable que l'esprit défaille à proportion du déclin corporel.

Non seulement je suis vieux, se disait Isaac, mais j'ennuie tout le monde autour de moi. Mais qu'y puis-je, je n'ai jamais su faire semblant. J'ai toujours cru qu'on devenait raisonnable en vieillissant. Je vois bien que non. Pour cela l'Ecclésiaste dit vrai. Quelle folies, quelles billevesées hantent ma pauvre cervelle ! Et cela à cause d'un seul petit livre ! Je devrais une bonne fois pour toutes brûler cet ouvrage maudit mais je redoute que ce remède ne vaille pas grand chose car le mal est fait, oui, j'en suis certain. Ce livre est entré dans mon esprit et il n'en sortira plus, à moins que le sort qui m'a été jeté, justement, ne soit lié à la présence matérielle sous ce toit de ce délicieux écrit diabolique. Il n'y a qu'un seul moyen de s'en assurer et foi d'Isaac, je vais tout de suite en avoir le cœur net, je vais le jeter par la fenêtre, le plus loin dans les buissons.

Isaac grimpa aussi vite qu'il le put les degrés menant à son logis et se dirigea vers sa table d'un pas de soldat à la bataille. Le livre n'y était pas. Il fit voler à travers la pièce les petits livres bleus et se rua comme un fou dans l'escalier en hurlant: « Qui a touché à mes livres ? Il en manque un ! Il me le faut sur le champ! » Ses braillements eurent l'effet escompté, la domesticité accourut aussi vite qu'elle l'eût fait si on avait sonné le tocsin et après quelques minutes de confusion, le temps qu'elle comprenne les raison de l'agitation d'Isaac, il apparut sans le moindre doute que personne n'avait vu le livre, ni même soupçonné son existence. Cet esclandre eut pour effet de confirmer les craintes sur la santé mentale d'Isaac.

Ce soir là il se coucha sans souper, le cœur chagrin. Au moins, il était sûr qu'il ne reprendrait pas de son poison cette nuit-là. Mais on allait retrouver ces Trois Mousquetaires un jour ou l'autre et Isaac redoutait de ne pas être capable de s'en tenir à la résolution qu'il avait prise quelques heures auparavant.

Au milieu de la nuit, à l'heure habituelle, il se réveilla et se rappela avec une satisfaction amère qu'il n'y aurait plus de Porthos, ni d'Athos, ni de Madame Bonacieux à le visiter. Il se redressa sur son lit et dirigea son regard vers l'emplacement où il avait accoutumé de poser le livre disparu. La pièce était éclairée comme en plein jour, ce qui surprit le vieil homme qui ne souvenait pas que ce fût la pleine lune. La chaise, en face de la table, était occupée par un individu de grande taille qui lui tournait le dos. Le mouvement qu'avait fait Isaac avait dû alerter l'individu qui pivota sur son siège. Non seulement l'homme était plus grand qu'Isaac mais il avait encore plus d'embonpoint. Il souriait d'un air avenant.

- Qui êtes-vous donc Monsieur ? Et que faites-vous dans ma chambre ? Comment êtes vous entré ?

Pour toute réponse, l'homme agita un petit volume qu'Isaac reconnut immédiatement.

- Mon livre ! C'est vous qui l'avez volé ! Remettez-le sur la table ou je me lève et j'appelle mes gens qui vous infligeront la correction que vous méritez !

- Porthos, mon ami, que vous êtes colérique ! Mais après tout, c'est de ma faute, c'est ainsi que je vous ai voulu, franc, loyal et prêt du bonnet. De tous mes enfants, vous avez toujours été le préféré. Et savez-vous que, lorsque je vous ai fait mourir, j'ai pleuré une journée entière?

- Je ne comprends rien à ce galimatias ! D'abord je ne suis pas votre enfant, j'ai eu un père, un homme respecté de tous, et votre déclaration impudente est une insulte à ma mère. Et le comble est que vous dites m'avoir tué, alors que je suis bien vivant et que mon sang bout à vous écouter ! C'en est trop, vous allez me rendre raison !

Isaac se jeta hors de son lit, mais empêtré dans les draps, il chut la tête en avant. Qui cogna lourdement le carreau. Quand il reprit conscience, il sentit que son chef reposait sur la cuisse épaisse de l'intrus. Il voulut se dégager mais l'homme le maintint doucement, quoique d'une poigne ferme, tout en lui murmurant : «Paix, reposez-vous, je suis confortablement calé contre le bois de votre lit, nous pouvons rester ainsi tout le temps qu'il faudra pour que vous repreniez vos esprits ». Isaac dut convenir en son for intérieur qu'il ne se sentait pas encore la force de se remettre sur ses jambes. Il se contenta d'observer de sa position couchée la large face couronnée de cheveux crépus penchée vers lui.

- Vous avez une chevelure de nègre, remarqua Isaac. J'en ai vu un une fois. Il était immense et très laid. En seriez-vous un ?

- Un quarteron serait le mot juste. Sachez cependant que mon grand-père était un gentilhomme de Normandie. Quant à ma mère, elle était d'une honorable famille bourgeoise. Mais laissons là. Je ne suis pas venu, par faveur spéciale, pour discuter généalogie. Je suis ici pour réparer un impair dont je suis très involontairement l'auteur. Mais en haut lieu, on en a décidé autrement. Saint Pierre m'a réprimandé comme si j'étais encore un écolier : Tout cela c'est la faute de votre satanée imagination, m'a-t-il dit, à vous de trouver la solution pour que ce malheureux retrouve sa sérénité dans ce qu'il lui reste de vie terrestre. Saint Pierre, je le regrette, ne comprend rien au métier des lettres. Il se méfie énormément de notre corporation, qu'il soupçonne de vouloir singer le Créateur.

- Et moi non plus je ne comprends rien, gémit Isaac. Je ne vois pas comment vous avez pu vous introduire dans ma chambre, alors comment pourrais-je démêler quelque chose de vos sibyllins propos ?

- Vous avez raison. Commençons donc par le début. Je me présente : Alexandre Dumas, auteur de nombreux ouvrages et en particulier de celui qui a enchanté vos nuits d'insomnie et tourneboulé votre esprit. En principe vous n'auriez pas dû lire ce livre puisqu'il ne paraîtra que dans cent-soixante-dix ans environ. Mais le temps n'est pas ce que l'on croit et il produit parfois quelques facéties, c'en est une. Je suis parfois les conférences des savants, là-haut. Pour le peu que j'y entende, il semble que pour ces gens, passé, futur et présent coexistent, ce qui est évidemment absurde. Mais ne dit-on pas Credo quia absurdum ? Ce qui expliquerait que, moi, Alexandre Dumas, écrivain à succès du dix-neuvième siècle, si je puis me permettre un peu de forfanterie, je puisse rendre visite à Isaac de Portau, dont j'ai utilisé le patronyme, à la légère je le reconnais, et que le livre que j'ai écrit où il vit tant d'aventures, qui n'existe pas encore, soit tombé entre ses mains.

Isaac soupira. Il retrouvait son calme, il se sentait presque bien, calé contre la bedaine de cet olibrius, en dépit du fatras dénué de sens qu'il lui débitait.

- Mais, reprit Alexandre Dumas, comme je le disais, je suis ici, en ce moment, avec vous, pour accomplir une mission. Comment vais-je m'y prendre ? Êtes-vous bien, ainsi, comme un enfant dans le giron de sa mère ? Goûtez-vous la fraîcheur de la nuit et cette superbe clarté lunaire ? Respirez tranquillement. Vous êtes bien vieux maintenant et cela fait longtemps, n'est-ce-pas, que vous ne vous êtes pas senti aussi à l'aise dans cette vieille carcasse qui pèse si lourd sur mes cuisses.

- Je puis me relever si vous m’aidez...

- Non, restez ainsi. Vous pourriez retomber en entendant ce que j'ai à vous dire. Voyez-vous, Isaac, puis-je vous appeler par votre prénom ?... Je sens que vous ne rechignez plus à ma présence. Je le sais car je vous connais bien. Vous avez toujours fait confiance aux inconnus, par un instinct que je qualifierai de canin, ce qui ne vous choquera pas car vous avez toujours aimé les chiens, de sorte que vous prendrez mon impertinente réflexion pour un compliment. Donc, Isaac, vous serez un jour Porthos, le plus vaillant, le plus naïf des trois mousquetaires, le meilleur des trois. Athos ? Trop tourmenté par son mauvais mariage. Aramis ? A double fond et à secrets. Non, non, ne protestez pas, nous sommes entre nous, je sais de quoi je parle, et peu importe que vous ayez en tête le modèle qui a servi à créer ce personnage. Vos cousins sont sans taches, je l'admets, je le confesse. D'Artagnan ? D'Artagnan, il est à part. D'ailleurs je ne l'ai pas inclus dans mes mousquetaires parce que quatre mousquetaires, ça sonne beaucoup moins que trois mousquetaires, vous êtes d'accord ? Donc, c'est vous Isaac le mousquetaire qui résume tout l'esprit de mon roman. Et au fond de votre âme, vous en êtes vous-même si intimement persuadé que vous vous désolez de n'être que l'esquisse de Porthos, comme l'est un dessin préparatoire à une peinture magistrale. Mais mon cher Porthos, car cette nuit, vous êtes Porthos, grâce à moi, vous deviendrez, que dis-je, vous êtes devenu le portrait en pied de ce vaillant mousquetaire. Les gens qui dans quelques siècles visiteront ce château, entendront parler, certes, d'Isaac de Portau, mais c'est Porthos qu'ils imagineront en ce lieu. Ils graviront cet escalier dont les marches vous semblent avoir gagné en nombre à chaque fois que vous le montez, et se diront « Porthos montait cet escalier autrefois. Chaque marche résonnait sous son pas pesant, comme le tambour à la bataille » ; ou bien ils visiteront les cuisines et diront «  Porthos grappillait les volailles qui rôtissaient dans la cheminée et esquivait en riant les coups de louche de la cuisinière ». Il y aura mon roman à disposition des visiteurs bien entendu mais le roman de votre existence en ces lieux, ce sont ces visiteurs qui le créeront. Et ils repartiront enchantés d'avoir contemplé le décor familier du meilleur, du plus généreux des trois mousquetaires. Cette vie familière, si banale, que vous menez en votre vieil âge, dites-vous qu'elle paraîtra aussi digne que celle que je vous ai donnée dans les pages de mon roman. Alors Isaac, Porthos veux-je dire, continuez ainsi, jusqu'au terme de vos jours. Ne faites rien de plus que ce que vous faisiez. Voyez en songe ces petits enfants et leurs parents s'ébaubissant de contempler ce que vous avez eu quotidiennement sous les yeux. Voyez-vous tel Porthos jouant le rôle d'Isaac, riant sous cape, comme sur une scène de théâtre le héros, déguisé en valet, attend son heure et sait, comme toute l'assistance dans la salle, que chacune de ses répliques a un sens caché. Quand vous descendrez demain matin, ne l'oubliez pas. Personne ne le saura, mais vous êtes à jamais Porthos. Tout ce qui sortira de votre bouche, c'est Porthos qui le dira. Tout ce que vous toucherez, du verre de vin, au sein de celle qui vous l'a rempli, c'est Porthos qui le fera. C'est un roman dont vous êtes l'unique personnage, qui s'écrira tout seul. Peu importe que je ne sois plus là pour tenir la plume, aux yeux de Dieu ce roman-là existe pour l'éternité. C'est le vôtre, pour vous tout seul... »

Isaac se réveilla fort tard, étonné de se retrouver dans son lit. Il tâta son front et sentit une bosse, ce qui, bizarrement, le réjouit. On toquait avec impatience à sa porte. Il cria d'entrer, une dizaine de valets et de servantes se précipitèrent vers le lit, avec des exclamations confuses.

- Pourquoi donc serais-je mort, sots et sottes que vous êtes tous ! Apportez moi mon habit et mes galoches. J'ai une faim de loup, foi de Porthos ! Et je veux qu'un cheval sellé m'attende dans l'écurie.

Et Isaac se leva lourdement en s'aidant de la servante la plus proche dont il étreignit la taille plus longtemps que nécessaire.

 


 

 Sommaire  Tous les livres BD  Expositions Musique  Arbres généalogiques Votre pastiche

Recherche