Une aventure de d’Artagnan
Emile Pagès
32 pages F. Rouff Editeur - 1936 - France Roman
Intérêt: *
Situé pendant la régence d'Anne d'Autriche, cet épisode
voit d'Artagnan évoluer au milieu des complots qui
agitent la Cour. Dans l'intrigue principale, il vole au
secours de la reine qui est menacée par un maître
chanteur: des lettres compromettantes écrites par Anne
d'Autriche à Mazarin ont disparu et il s'agit de les
retrouver. Un schéma qui évoque bien sûr l'intervention
de d'Artagnan dans l'affaire des ferrets de la reine,
dans Les trois mousquetaires.
A défaut d'une intrigue originale,
le récit est bien écrit. Parmi les différents
personnages réels habilement mis en scène par l'auteur,
relevons l'arrivée à Paris d'un jeune Italien, musicien
surdoué, un certain Lulli...
Extrait du chapitre 1
D'Artagnan sortit du Palais Cardinal au moment même où,
du haut de sa tour, Saint-Germain l'Auxerrois annonçait
l'heure onzième du soir aux rares Parisiens qui ne
fussent pas encore endormis.
La pluie l'assaillit furieusement, poussée par un vent
aigre qui faillit lui enlever son feutre et, manquant
cette malice, se contenta de lui doucher le visage.
Charles de Batz de Castelmore, lieutenant aux
Mousquetaires du Roi -- et qui se faisait plus
communément nommer d'Artagnan, pour ne prêter point à
confusion avec son frère aîné Paul de Batz, blessé au
siège de la Rochelle et déjà parvenu à un grade éminent
-- d'Artagnan donc lança un merveilleux juron. Il se
souvint qu'il avait, fort à propos, ma foi, renvoyé son
cheval en arrivant au Palais Cardinal. Serrant son
manteau contre son corps, le lieutenant s'élança dans la
rue, avec une énergie où perçait la plus méchante
humeur.
Chemin faisant -- et le trajet n'était pas des plus
courts du Palais, proche le Louvre, au logis du
mousquetaire dans la rue de l'Hirondelle au-delà du
Grand-Châtelet -- d'Artagnan songea que si, jusqu'à ce
vilain soir de mars 1645, il avait pu considérer son
sort d'officier comme une destinée particulièrement
enviable, à ce coup il fallait déchanter. Le congé qu'il
venait de recevoir par la bouche même de Mazarin lui
revint à l'esprit et remua sa bile.
-- Mordious! jura-t-il à nouveau en trébuchant dans le
ruisseau et en recevant sur le dos la cataracte d'une
gouttière trop pleine, mordious! nous finirons par nous
brouiller, monsieur le Cardinal, si vous devez
renouveler une seule fois la petite plaisanterie de ce
soir... Comment! en qualité de courrier secret et
extraordinaire, je viens de crever je ne sais combien de
chevaux sur toutes les routes d'Europe; j'ai oublié,
pendant des mois, la douceur du sommeil entre deux draps
fins et légers; en un mot, j'ai accompli mon service,
obscur mais combien dangereux, tout cela pour m'entendre
dire: «C'est bien! moussou d'Artagnan. Prenez du repos à
présent... Nous songerons à vous quand il y aura des
coups à recevoir et des missions discrètes à remplir.»
Sandis! mons Mazarin, vous mériteriez qu'on vous plantât
là, car vous êtes un bien mauvais maître. Je vois bien
que l'heure est venue de regretter ce beau siège d'Arras
où je fis mes premières armes, voici cinq ans, quand
l'armée me vit recevoir en dehors de la tranchée
monsieur de Cyrano blessé... et puis la campagne de
Catalogne... Ah! la guerre! la guerre!... Comme il est
plus facile de gagner des galons en une minute sur le
champ de bataille que pendant des années dans les
antichambres du Palais Cardinal... Oui mordious!
j'enrage et je me sens fait, à trente ans, pour
accomplir d'autres exploits que des chevauchées sans
gloire et sans avenir... Ainsi, monsieur Mazarin, faites
encore une faute comme celle d'aujourd'hui et vous
verrez si ce sot de d'Artagnan n'est pas capable de se
pousser lui-même vers la fortune.
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