Alex et son double
Emmanuel Goujon
224 pages Vents d’ailleurs - 2007 - France Roman
Intérêt: **
Pas facile de résumer un tel roman où s’enchevêtrent
plusieurs récits, où l’intrigue, si intrigue il y a, est
tout sauf linéaire, et où le temps semble ne pas
toujours s’écouler à la même vitesse…
Le roman consiste en trois récits
imbriqués. Le premier est centré sur Alex. «Alex» est le
diminutif d’Alexandre Dumas, un homme d’aujourd’hui,
ex-journaliste correspondant de guerre (comme l’auteur),
et qui présente la particularité de ne pouvoir mourir.
Agé de 120 ans, il en paraît 60 et traîne une existence
de plus en plus morose, de plus en plus solitaire
maintenant que tous ceux qu’il aimait ont disparu. En
prime, Alex est un écrivain raté.
Rien à voir avec le «vrai» Alexandre Dumas, donc, à
part l’homonymie… Sauf qu’Alex a un compagnon: le
fantôme d’Alexandre Dumas, précisément. Dumas, qui
s’ennuyait au paradis, est revenu sur terre sous forme
d’esprit, pour accompagner Alex dans ses périples.
Car les deux hommes ont bien des goûts en commun: les
femmes, la bonne chère, les femmes, les voyages, les
femmes… Ils parcourent donc la planète de conserve. Alex
emmène Dumas visiter des régions du monde que ce dernier
ne connaissait pas comme l’Amérique latine et l’Afrique,
mais que lui, Alex, a bien connues dans son travail de
journaliste.
Ce faisant, ils mènent joyeuse vie (la joie étant
surtout chez Dumas d’ailleurs). A tel point que, alors
qu’au début Dumas est un pur fantôme visible du seul
Alex, il prend petit à petit de la substance. Si
bien qu’il finit par être parfaitement présent dans le
monde réel et que les relations qu’il noue avec de
nombreuses jeunes femmes de passage n’ont rien
d’ectoplasmiques…
Le deuxième récit est intitulé Une journée dans la
vie du sergent Pablo Hernandez Esperanza, de la police
municipale de Valladolid. On y suit le policier
mexicain et une jeune prostituée au grand cœur, Chantal.
Celle-ci rencontre Alex, en tombe amoureuse – et
réciproquement. Au terme du roman, l’union d’Alex et de
Chantal permettra au premier de transmettre à la jeune
fille le fardeau de sa quasi-immortalité et, on le
suppose, de s’acheminer tranquillement vers la mort.
Le troisième récit, enfin, porte le titre suivant: Manuscrit
d’Alex que Dumas trouva nul mais lut quand même
jusqu’au bout. Il s’agit d’un bref récit
d’héroïc-fantasy qui accumule les poncifs du genre, avec
un mage doté d’une pierre aux pouvoirs surnaturels, en
lutte contre les puissances du mal. Le récit est
horriblement mal écrit et confirme qu’Alex est bien un
écrivain raté. Mais un parallèle apparaît entre les
pouvoirs du mage dans cette fiction et la longévité
d’Alex qui lui aussi porte une pierre mystérieuse autour
du cou.
Complexe, Alex et son double est un roman
déroutant, traversé par de multiples jeux de miroir: le
fantôme de Dumas qui apparaît souvent plus vivant que
l’Alex qui ne peut pas mourir; le journaliste écrivain
raté qui fait équipe avec l’écrivain à la renommée sans
égale; l’immortalité réelle de Dumas confrontée à celle
dont Alex aimerait bien se débarrasser; l’amour
rédempteur de la petite prostituée opposé aux amours
passagères qu’Alex et Dumas accumulent, et bien
d’autres.
Si le livre donne parfois l’impression d’un roman à clé
dont ces dernières sont bien dissimulées, il n’en
constitue pas moins un bel hommage à Dumas. Si ce
dernier est déjà apparu maintes fois comme personnage de
fiction, c’est probablement la première fois qu’il le
fait sous forme de fantôme! Un fantôme plein de vie, qui
n’a rien perdu de ses appétits variés, et toujours
débordant de curiosité et de bonhomie. Un rôle dans
lequel Dumas apparaît un peu comme le « saint
patron » des grands reporters, des globe-trotters
et des écrivains, fussent-ils ratés.
Extrait du chapitre 4
Côte à côte dans les rues maintenant désertées, les
deux Alexandre marchaient d'un pas peu assuré. Leur
amitié durait depuis de nombreuses années, et lorsqu'ils
y repensaient, l'un et l'autre pouvaient parfois être
émus jusqu'aux larmes. Que d'aventures ils avaient
vécues, que de rencontres ils avaient faites. Partageant
tout avec une rigueur de couple modèle, ils allaient de
par le monde. De temps à autre, épuisés, ils
rejoignaient l'appartement de leur premier repas pour
s'effondrer et dormir quinze ou vingt heures d'affilée.
Puis la folie reprenait le dessus. Alex était persuadé
que pour se maintenir en forme, bien qu'il souhaitât
mourir, ce qui n'était pas le moindre de ses paradoxes,
il devait bouger, sortir, rester curieux et éveillé au
monde, assoiffé comme un chameau qui a fait la route de
Tombouctou, affamé comme un esclave en fuite. Dumas le
suivait volontiers, l'encourageait parfois. Lui
désignait telle fille que lui-même ne pouvait pas
posséder mais qui lui plaisait particulièrement. Amateur
de belles plantes pour peu qu'elles soient dociles, Alex
ne se faisait pas prier. Et ils passaient comme cela le
temps.
Chacun avait fait entrer l'autre dans son monde.
Échangeant souvenirs et anecdotes, amis vivants et
morts, images de terres explorées chacun leur tour à des
dizaines d'années d'intervalle. Bien sûr, Alex avait
beaucoup plus voyagé que Dumas, d'abord grâce aux moyens
de communication modernes et ensuite parce qu'il avait
vécu plus de deux fois le temps que le destin avait
octroyé à l'écrivain. Mais il avait l'impression que
Dumas avait mieux voyagé. Prenant son temps, ce dernier
avait ramené d'Italie ou d'Algérie des impressions
profondes, des souvenirs précis qui égayaient encore
aujourd'hui sa mémoire florissante. Fugaces, les flashs
d'Alex étaient trop souvent empreints de morbidité, de
douleur et d'angoisse.
Là où ils s'entendaient le mieux, c'était sur la
cuisine et surtout sur les femmes. Heureusement, les
goûts avaient changé depuis le siècle de Dumas, mais
Alex n'aurait pas craché sur certaines conquêtes du
Gros. Une belle femme est une belle femme, quelle que
soit l'époque. Comme cette petite Marie Dorval au visage
si fin et à l'air un peu triste. De belles formes
par-dessus le marché.
« Elle est morte, dit Dumas d'un air triste comme
chaque fois que l'on évoquait le souvenir de cette
maîtresse qu'il avait tant aimée. Tu sais, je l'ai
cherchée en vain là où j'ai terminé en 1870, l'endroit
sans nom que les ignorants appellent paradis ou enfer,
c'est selon. En fait, rien de tout cela. Il n'y a rien.
Juste tout et rien à la fois. Ce que tu veux tu l’as, ce
que tu ne veux pas aussi. En un sens c'est terrible,
rien à voir avec la vraie vie. C'est pour cela que je
m'ennuyais tellement. Et comme je ne retrouvais
personne, j'ai préféré partir.
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