Les surprenantes révélations du mousquetaire Bérugnan In : L’histoire de France vue par San-Antonio
Frédéric Dard
11 pages Editions Fleuve Noir - 1964 - France Humour - Nouvelle
Intérêt: **
Dans le gros volume consacré à exposer la vision très
personnelle de l’histoire de France de San-Antonio, le
chapitre traitant de Louis XIII est suivi d’un «document
inédit» écrit par un certain Alexandre du Mât.
Ce bref récit raconte la visite
faite à la reine Anne d’Autriche par le mousquetaire
Bérugnan. Dix ans après l’affaire des ferrets de la
reine, il fait des révélations scandaleuses à la
souveraine: d’Artagnan est un imposteur, un Arménien
dont le vrai nom est Dartanian. Surtout, le célèbre
mousquetaire a jadis trompé la reine en lui remettant, à
son retour d’Angleterre, de faux ferrets pendant qu’il
gardait les vrais…
Un pastiche amusant et sans prétention, parfaitement
immoral, dans la tradition des San-Antonio.
Merci à Catherine Bec pour m’avoir
signalé ce texte.
Extrait
Bérugnan posa la cuvette qu'il tenait toujours et
ramassa son chapeau dont la plume d'autriche balayait le
plancher d'Anne d'Autruche.
— Madame, voici une dizaine d'années, vous remîtes ces
ferrets au Duc de Buckingham. Son Eminence en eut vent
et souffla au roi d'exiger de vous que vous les
portassiez au bal de la cour, tout ceci est exact,
n'est-ce pas?
— Ça l'est, cria la reine, dans un souffle. Et après?
— Vous chargeâtes alors d'Artagnan d'aller les
récupérer en Angleterre chez Sa Grâce.
— Et il s'acquitta magnifiquement de sa mission, fit la
reine.
Bérugnan baissa la tête.
— Hélas, non, Madame. Depuis dix ans, cet homme
ambitieux qui a maintenant le grade de lieutenant dans
notre glorieuse compagnie et qui est en passe de devenir
capitaine, dupe son monde. Il n'est pas plus Gascon que
ne l'était Concini.
— Que me dites-vous! balbutia la pauvre Anne.
Bérugnan, d'un geste ample de son bras terminé par la
main qui tenait le chapeau à plumes, balaya une fois de
plus le parquet d'Anne, d'autruche.
— Cet homme a modifié l'orthographe de son patronyme,
Majesté. Son nom, qu'il a le front d'écrire
d'A.R.T.A.G.N.A.N, s'écrit en réalité D.A.R.T.A.N.I.A.N,
en un seul mot, sans «g» mais avec un «i». Et pour aller
au bout de la vérité, ma reine, il n'est pas Gascon mais
Arménien.
Un silence glacé comme les mains d'un serpent s'abattit
alors entre la reine et son visiteur. Anne d'Autriche
ressemblait maintenant non point à une fille de la
Maison d'Espagne, mais plutôt ù une princesse nordique
en pleine hibernation. Pale et froide, elle paraissait
s'être changée en statue de glace.
— Se peut-il, mon ami? fit-elle dans un soupir que
Bérugnan perçut cependant car il avait l'oreille aussi
fine que l'ardoise de son petit Liré.
— Cela est, Majesté. Mais il y a pire. L'ignoble
individu vous a honteusement abusée avec cette histoire
de ferrets. Il en a fait confectionner de faux, et c'est
ceux-là qu'il vous a remis, tandis qu'il cédait
discrètement les vrais à un joaillier marron
d'Amsterdam. Sa Majesté comprend maintenant pourquoi la
fortune du scélérat est allée si vite? C'est le diable
que cet homme-là!
— Il faut prévenir le roi! fit la reine qui, dans cet
instant de faiblesse, éprouvait un immense besoin de
protection.
— Impossible, Madame, Dartanian vous tient. Prévenir Sa
Majesté équivaudrait à lui avouer qu'à un moment ou
l'autre vous vous séparâtes des ferrets!
— C'est vrai! convint la reine en se tordant les
poignets avec son autre main. C'est très vrai!
— Je ne le fais pas dire à sa Majesté! se lamenta le
brave mousquetaire.
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