La force du destin
Philippe Daudy
666 pages 1981 - France Roman
Intérêt: **
Parmi les nombreux livres inspirés du Comte de
Monte-Cristo, celui-ci appartient à la catégorie
des remakes purs et simples, comme notamment The stars' tennis
balls et Talion.
Il ne s'agit donc ni d'une suite imaginant de nouvelles
aventures du comte, ni d'une variation sur les grands
thèmes du roman - la vengeance, le toute puissance -
plus ou moins transformés: La force du destin
est une réécriture quasi littérale du livre de Dumas,
transposé dans la France des années 1940 à 1968.
L'histoire commence à Marseille, pendant l'été 1944. Le magistrat vichyste
Christian Noury de Vieuville (Noirtier de Villefort)
célèbre ses fiançailles avec Claire Sarmoy (de
Saint-Méran), riche héritière de la ville, quand une
lettre anonyme vient lui dénoncer un certain Etienne
Deller (Edmond Dantès), accusé de transporter des
messages pour la Résistance. Deller arrêté, Vieuville
s'apprête à le libérer quand il découvre que le message
en question est adressé à son propre père, Gauthier
Noury (Noirtier), ancien homme politique de gauche et
dirigeant occulte de la Résistance. Pour écarter le
danger d'une compromission auprès du gouvernement
vichyste, Vieuville livre Deller à la Gestapo, qui
l'envoie en camp de concentration.
Deller est un jeune ouvrier typographe, des plus
brillants, à qui son patron Joseph Maurin (Pierre
Morrel) vient de promettre la direction de l'imprimerie.
Il est fiancé à la belle Marina (Mercédès), ce qui
suscite la jalousie de son cousin Ferrante (Fernand).
Son succès professionnel lui vaut l'inimitié du
comptable Raymond Doutrel (Danglars). Quant à son voisin
Gaston Courasse (Gaspard Caderousse), il n'aime pas non
plus Deller. Les trois sont bien sûr à l'origine de la
dénonciation…
L'histoire du Comte de Monte-Cristo continue à
se dérouler: Etienne Deller affronte l'horreur du camp
de concentration où il rencontre le Dr Freunde (Faria),
opposant allemand prisonnier de longue date, à qui ses
compétences d'ingénieur, très utiles pour les travaux
menés dans le camp, valent un régime privilégié - ce qui
lui permet de préparer une évasion. Freunde est très lié
à Franz von Bartenstein, personnage original par rapport
au roman de Dumas, et assez fascinant. Ce jeune
aristocrate allemand s'est initialement rallié au
nazisme par idéalisme. Devenu secrétaire du responsable
des camps de concentration, il a été chargé d'organiser
le transfert à l'étranger des sommes colossales volées
aux déportés, abritées dans des comptes secrets et les
coffres d'une banque brésilienne.
Mais une prise de conscience de l'horreur des camps de
concentration et de la réalité du nazisme l'amène à
devenir opposant à son tour et à se retrouver lui aussi
interné - non sans avoir avant son arrestation modifié
en grand secret les codes d'accès aux comptes à
l'étranger, en devenant le seul maître. Suite à la mort
de Freunde et à l'évasion, c'est de cette fortune
colossale que Deller "hérite".
La guerre finie, Deller entreprend de restituer cet
argent et les biens volés aux déportés ou à leurs
descendants qu'il peut retrouver, mais il lui reste des
sommes gigantesques, avec lesquelles il bâtit une
multinationale, la Baroda. Devenu un homme d'affaires
international, sous le nom du marquis de Santo Amaro, en
contact avec les chefs d'Etat et de gouvernements, il
revient finalement à Paris en 1968 pour mener à bien sa
vengeance.
Il s'y retrouve face à Ferrante, devenu général
Montmirail (de Morcerf), qui a fait fortune pendant les
guerres d'Indochine; Doutrel, banquier et promoteur
immobilier; Vieuville, directeur des affaires
criminelles… Santo Amaro mène contre eux des intrigues
calquées sur celles de Monte-Cristo, en utilisant la
puissance de sa société. Il exhume l'origine de la
fortune de Montmirail: le trafic de piastres au Laos et
la trahison de l'armée française à Dien-Bien-Phu, vendue
aux Vietcongs; provoque la ruine des projets immobiliers
de Doutrel; manipule la folie homicide de la femme de
Vieuville. Le tout jusqu'au parachèvement de sa
vengeance.
En tant que transposition du Comte de Monte-Cristo,
le livre est parfaitement réussi. Très bien écrit, il
évoque habilement l'ambiance de la fin des années 60
(avec les émeutes de mai 68 en toile de fond): les
projets immobiliers géants; les manœuvres autour des
médias (Noury-Noirtier est le propriétaire d'une grande
radio périphérique très convoitée); le scandale des
ballets bleus (Vieuville a été l'ordonnateur de soirées
très spéciales). Certaines trouvailles sont amusantes:
la fausse information communiquée à Doutrel-Danglars
pour le lancer dans une spéculation boursière ruineuse
porte sur la mystérieuse fuite de 24 heures du général
de Gaulle pendant mai 68; le père Busoni, identité
d'emprunt de Monte-Cristo, devient, modernité oblige, un
psychiatre, le professeur Bernini…
Le talent de l'auteur se manifeste avec force dans un
épisode assez différent du roman original: le séjour de
Deller en camp de concentration, dont la description est
impressionnante. Et le "dédoublement" de Faria en
Freunde et Franz, rendu nécessaire au bon fonctionnement
du roman pour fournir à Deller à la fois un père
spirituel (Freunde) et une source de richesses
inépuisables (Franz) est une vraie réussite.
Ce qui amène à formuler un regret: que Daudy (qui
partage avec Dumas la même initiale, comme tous ses
personnages avec leurs homologues de Monte-Cristo!)
n'ait pas pris beaucoup plus de liberté avec son modèle.
Le travail fourni (le livre, sans être aussi épais que
l'original, fait tout de même plus de 660 pages) et le
talent déployé auraient justifié davantage de créativité
et d'audace. Des pistes intéressantes, par exemple, ne
sont pas exploitées, et en particulier celle-ci: Santo
Amaro doit sa toute puissance à l'argent des victimes du
nazisme et, s'il a bien cherché à le restituer, il
s'accommode fort bien d'avoir gardé de quoi devenir
l'une des grands fortunes de la planète. Une telle
ambiguïté aurait pu être approfondie…
Si l'on admire le tour de force que
constitue un "remake" de cette ampleur et de cette
précision, on ne peut que regretter l'aspect un peu vain
de l'exercice…
Extrait du chapitre 6 La Comparution
C'était un fait exprès. Etienne Deller correspondait
exactement à l'idée que Christian de Vieuville s'en
était faite, à un détail près; il était un peu plus
jeune qu'il ne s'y attendait, mais cela le rendait plus
proche encore de l'image que lui avait dessinée Claire
de ces jeunes résistants sincères quelle l'adjurait de
comprendre...
Le juge d'instruction souriait. Pour Etienne, ce sourire
était le premier signe rassurant, après les deux heures
d'angoisse qu'il venait de vivre.
Seuls les malades, coupés du monde extérieur par une
soudaine hospitalisation, peuvent comprendre la
transformation radicale qui s'opère subitement chez un
homme privé de liberté. Ce n'est pas la contrainte qui
l'atteint le plus durement mais, plus infranchissable
que murs et verrous, la différence qui, sans
avertissement, le sépare de ceux qui vivent encore en
liberté. Le temps, tout à coup, se détraque, comme si le
mesurer était l'apanage de la liberté ou de la santé
perdues. Perdues pour une heure, un jour, un an, pour
toujours ? Ce délire de comptabilité consume le
prisonnier ou le malade parce qu'il ne s'appuie sur
aucune autre réalité que celle des nécessités
biologiques, du sommeil et de la veille. C'est cette
rupture qui pousse au suicide les auteurs de délits
mineurs, passibles d'une peine légère ou même du sursis,
dans les premiers jours, et parfois les premières heures
de leur incarcération, surtout s'ils sont jeunes, très
jeunes.
Etienne n'était pas de ceux qui s'abandonnent aussi
rapidement au désespoir. Et puis, il avait beau
s'interroger sur ses faits passés ou récents, il ne
pouvait y déceler la moindre irrégularité. Si Etienne
avait une faiblesse, en effet, c'était sa crainte - une
crainte presque maniaque - de ne pas être en règle. Il
se reprochait ce scrupule comme une marque de
pusillanimité choquante, mais rien n'y faisait. Si
grande, par exemple, que fût sa sympathie pour les
résistants, il ne pouvait s'empêcher de ressentir une
gêne à l'idée qu'ils violaient à chaque instant la loi.
Si exceptionnelles que fussent les circonstances, la loi
n'était-elle pas le plus sûr rempart contre la barbarie
et l'arbitraire? Socrate ne s'y était-il pas soumis
alors qu'elle le condamnait à mort?
D'emblée, le regard bleu de cet homme souriant, d'allure
sportive et qui s'était spontanément levé pour
l'accueillir, avait rassuré Etienne.
Le juge avait fait signe aux deux agents de les laisser
seuls.
- Je vous prie de vous asseoir, monsieur, lui dit-il,
sans se départir de l'expression d'accueil du maître de
maison pour son hôte. Sachez, tout d'abord, combien je
regrette d'avoir dû interrompre, à ce que j'ai appris,
une petite fête de famille. Mais vous m'en voudrez moins
si je vous dis que j'ai dû moi-même quitter la réception
donnée à l'occasion de mes propres fiançailles.
Cette confidence, si peu protocolaire, acheva de rendre
son optimisme naturel à Etienne.
- Je tiens à vous préciser que vous n'êtes ni arrêté, ni
inculpé. Je souhaite seulement vous entendre. Mais,
avant d'appeler mon greffier et de procéder à votre
audition, je pense qu'il est bon que nous ayons un court
entretien, non officiel. C'est là, je dois vous le dire,
une démarche tout à fait irrégulière. Vous êtes en droit
de vous y opposer. Mais croyez bien que c'est dans votre
intérêt que je souhaite enfreindre quelque peu les
règles de procédure. Je voudrais que vous compreniez
clairement votre situation.
- C'est tout ce que je demande, s'écria Etienne,
comprendre ce qui m'arrive et m'expliquer...
- Voilà qui est bien, dit Christian de Vieuville en
approchant une chaise de celle d'Etienne, au lieu de se
rasseoir derrière son bureau, pour bien marquer le
caractère familier de cette entrevue. Je connais votre
nom et votre adresse, je vois que vous n'êtes pas très
âgé, reprit le juge d'instruction avec un sourire nuancé
de malice, comme s'il avait voulu impliquer qu'Etienne
était bien trop jeune pour être assimilé aux chevaux de
retour qu'il avait coutume d'interroger. Mais quel âge
avez-vous exactement?
- Je vais avoir dix-neuf ans dans deux mois.
- C'est à peine la majorité pénale. Et pourtant
quelqu'un cherche à vous envoyer en prison.
- Qui donc, monsieur le juge?
- C'est moi qui vous le demande. Vous connaissez-vous un
ennemi?
- Moi? Non, je ne vois personne.
- Pourtant ce quelqu'un vous en veut assez pour avoir
porté contre vous les accusations les plus graves.
D'ailleurs, lisez plutôt.
Etienne reçut des mains du magistrat la dénonciation qui
livrait un secret qu'il croyait seulement connu de lui,
de Barois et de Joseph Maurin. Mais il fut aussi soulagé
que surpris. Son délateur avait un peu trop forcé la
note: un poème baptisé tract et une lettre innocente
assimilée à un message secret!
- Alors? Ces tracts? Qu'en est-il? Vous n'êtes pas
communiste, j'espère, mais gaulliste peut-être?
- Je peux vous certifier, monsieur le juge, que je n'ai
aucun tract en ma possession.
Christian de Vieuville contempla un instant Etienne
avant de s'adresser de nouveau à lui, sur le ton
personnel qu'il avait adopté en lui parlant de ses
fiançailles. L'apparence de ce grand garçon un peu
timide, sa contenance calme, son regard dénué de toute
forfanterie le persuadaient de l'inutilité de jouer au
plus fin.
- Je vais être très franc avec vous. Je ne vous crois
pas. A votre âge, on aime les idées simples. On déteste
les boches, les collabos.
- Mais, monsieur le juge, je n'ai jamais eu de tracts.
- Admettons. Vous n'avez pas de tracts. Ils ont disparu,
ils se sont volatilisés. Oublions-les. Mais je suis
certain que, comme beaucoup de Français... comme tous
les bons Français, vous souhaitez la victoire. Je vous
comprends. Dans la terrible ambiguïté de la magistrature
que j'exerce, il me faut chaque jour séparer le bon
grain de l'ivraie, défendre la loi, dans ce qu'elle a de
juste, de nécessaire à notre conservation à tous. Et
savoir fermer les yeux sur les violations requises par
l'intérêt supérieur de la patrie.
En face de l'imprimerie Maurin habitait un vieux couple
dont le fils s'était engagé dans la LVF. Ils
vitupéraient les juifs à longueur de journée, les
Anglais et de Gaulle; peut-être avaient-ils remarqué la
présence tardive d'Étienne à l'imprimerie quand il
tirait le poème de Barois et en avaient-ils déduit qu'il
fabriquait ces fameux tracts?
- Oublions les tracts, reprit le juge d'instruction.
Qu'en est-il de la lettre?
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