La belle aveugle
Boris Pasternak
116 pages 1969 - Russie Pièce de thêatre
Intérêt: *
Autant le roman Le docteur Jivago est
universellement connu, autant les autres œuvres de Boris
Pasternak le sont peu, et en particulier La belle
aveugle. Cette pièce de théâtre a été laissée
inachevée par la mort de l’auteur russe en 1960. Seules
les deux premières parties d’un ensemble qui devait en
compter trois ont été écrites par Pasternak (et encore
la deuxième partie est-elle incomplète). Elles ont été
publiées en 1969.
Cette pièce, qui s’annonçait fort
longue, est très ambitieuse. Dans l’esprit de
l’écrivain, il s’agissait de brosser un tableau de
l’évolution sociale et politique de la Russie au XIXème
siècle. D’où la présence de multiples personnages et une
« action » qui s’étale dans le temps : la
première partie, intitulée Prologue, se compose de deux
scènes situées respectivement en 1835 et en 1850. La
deuxième partie, intitulée Premier acte, se passe en
1860. La troisième partie, ou Deuxième acte, aurait dû
se passer vingt ans plus tard.
Pas trace d’aventures du type Trois mousquetaires
ou Comte de Monte-Cristo dans cette œuvre
réaliste qui traite des bouleversements de la société
russe : décomposition des grands domaines
seigneuriaux, montée des revendications ou aspirations
des serfs, propagation des idées libérales, tensions
annonciatrices de la révolution à venir… C’est en
revanche Alexandre Dumas en personne qui apparaît dans
la pièce. L’écrivain français est en effet l’un des
personnages du Premier acte, en 1860 donc. Une présence
tout à fait cohérente avec la réalité historique puisque
Dumas a fait son grand voyage en Russie à cette époque
(de juin 1858 à mars 1859 exactement).
La partie de la pièce où intervient Dumas se passe dans
une auberge où de multiples personnages se trouvent
bloqués par la neige. De longues conversations se
déroulent sur l’état de la Russie. L’écrivain, en tant
qu’observateur étranger, pose beaucoup de questions et
témoigne de son étonnement - voire de son indignation -
envers les façons de faire qu’il découvre (voir extrait
ci-dessous). Un rôle tout à fait conforme à ce que fut
Alexandre Dumas, qui rapportait de ses voyages des
volumes entiers d’observations et de réflexions.
On ne peut que regretter l’inachèvement de la pièce.
Dans les parties manquantes, il était notamment prévu
par Pasternak « une scène entre Dumas père et
le jeune serf comédien Agafonoff, qui devait permettre
à l’auteur de développer ses propres idées sur le sens
et la portée de la recherche artistique »,
écrit le professeur Max Hayward dans l’introduction de
l’œuvre (Editions Gallimard, 1969).
Tel quel, ce fragment de pièce témoigne en tout cas une
fois de plus de l’extraordinaire popularité de Dumas
dans le monde russe.
Extrait du Premier acte, quatrième tableau
DUMAS : Il vient de se passer ici quelque chose de très
instructif. Pouvez-vous me traduire ce qui s’est
dit ? Qui est ce jeune homme?
SACHA : Comme je vous l’ai déjà dit c’est un cousin
éloigné du comte, Xénophon Norovtsev. Il est persuadé
d’être le continuateur de la pensée de Fourier. Et
c’était précisément de cela qu’il discutait. Il essayait
de prouver que l’affranchissement des paysans et le
partage des terres en parcelles individuelles…
DUMAS : Excusez-moi de vous interrompre – quelle sera
la superficie de ces parcelles?
SACHA : Ce n’est pas encore fixé avec précision et je
ne le sais pas très bien. On suppose qu’elles seront de
trois à quatre déciatines par famille.
DUMAS : Cela ne me dit pas grand-chose. Cela fait
combien d’acres?
SACHA : Huit ou dix, si je me trompe pas. Mais je ne
suis pas sûr.
DUMAS : C’est très peu. Mais continuez, je vous en
prie. Alors, de quoi parlait le jeune comte ?
SACHA : Il formulait la crainte que le partage des
terres en parcelles individuelles ne transforme les
paysans en requins exploiteurs et cupides, en araignées,
en suceurs de sang installés au sein des villages.
L’application imprudente des réformes, à son avis,
risquait d’entamer la cohésion et la solidarité qui
existent entre les paysans et qui sont, lui semble-t-il,
une caractéristique de l’ancien mode de vie traditionnel
des campagnes.
DUMAS : C’est une crainte très légitime, et tout à fait
dans la ligne d’un fouriériste convaincu. La passion
pour les idées sociales a toujours été l’occupation
préférée des Russes. Le comte a levé la main sur son
serviteur, puis il l’a retenue. Il y avait dans ce geste
quelque chose de familier, presque de paternel, comme
entre gens d’une même famille, bien que ce serviteur lui
soit, sans aucun doute, lié par contrat libre.
SACHA : Non, il lui est lié par servage.
DUMAS : Comment? Comment un homme qui se proclame
fouriériste peut-il posséder un esclave? Quel divorce
entre les idées et les actes! Ses convictions ne doivent
pas être très profondes...
SACHA : Peut-être le sont-elles. Chez nous, nous
n’aimons pas éparpiller nos forces. Nos humanistes sont
préoccupés par la libération de peuples entiers. Leur
sollicitude s’étend à l’humanité en général, et non à
des individus isolés.
DUMAS : Quelle philanthropie de façade! Peut-il exister
quelque chose de plus repoussant? Ne vous vexez pas, je
vous prie. Et excusez-moi.
SACHA : Ce n’est pas de l’hypocrisie, comme vous pouvez
le penser. Quelques siècles de dépendance sous la
domination tatare ont freiné la maturation des
structures de l’Etat. Chez nous, la notion d’un
quotidien habitable pour tous, et celle d’une dignité
individuelle est morte, ou s’est considérablement
affaiblie. Par contre, le sentiment de l’existence
nécessaire d’une élite prédestinée, que nous puisons
dans les textes religieux d’une solidarité qui lie
l’humanité entière, est plus fort sans doute que
n’importe où.
DUMAS : Cette question de la dichotomie entre les actes
et la pensée, je voulais vous la poser au sujet du
comte. On dit que les acteurs et les actrices de son
théâtre sont restés sa propriété. Je ne peux le croire.
Est-il possible que cela soit vrai? Comment concilier
cela avec la mentalité qu’on lui attribue et sa mission
sociale, celle d’un champion de l’affranchissement des
campagnes? Pourquoi ne libère-t-il pas ses artistes? Ou
a-t-il lui aussi l’habitude de se pencher sur des
futilités ou alors, sur des problèmes dont la dimension
dépasse celle de la terre entière?
SACHA : Vous avez tort de persifler.
|