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L’inconnu du Pré-aux-clercs

Jean-François Zimmermann

260 pages
Christine Bonneton éditeur - 2025 - France
Roman

Intérêt: *

 



L’inconnu du Pré-aux-clercs est la suite directe d’un précédent roman de Zimmermann, L’ultime duel. Ce dernier se terminait sur la mort de son anti-héros Jean de Béthencourt, tué par traîtrise d’un coup de pistolet pendant qu’il se battait en duel à l’épée, duel pendant lequel il avait tué Athos. Enfin, tout portait à croire qu’il était mort puisqu’il était précisé: « la balle enlève une partie du sommet du crâne de Jean » et que sa mort ne faisait aucun doute pour les deux femmes, deux anciennes maîtresses qu’il avait trahies, qui s’étaient liguées pour le tuer.

Et pourtant… On découvre dans ce nouveau roman que Jean n’était pas tout à fait mort. Un médecin aussi habile que dévoué l’a recueilli sur le Pré-aux-clercs. Il l’a soigné durant de longues semaines, lui fabriquant une sorte de casque en métal pour remplacer le « sommet du crâne » enlevé par le coup de pistolet. Jean finit par se rétablir mais le coup a été terrible: il a totalement perdu la mémoire et ne sait plus qui il est. Au fil des chapitres, on assiste au retour à la vie de Jean qui finit par retrouver petit à petit ses souvenirs.

Simultanément, la disparition du plus fameux bretteur de la capitale suscite de grandes interrogations. Marie de Bourbon-Soissons, princesse de Carignan, follement amoureuse de Jean de Béthencourt, met en branle ses relations et ses considérables moyens financiers pour découvrir ce que son amant est devenu. Elle s’adresse à d’Artagnan que le comte de Tréville a chargé d’enquêter sur la mort d’Athos. Persuadée que Jean est parti dans le nord de la France où il a de la famille, elle demande à d’Artagnan de l’emmener là-bas, avec Porthos et Aramis comme escorte.

Resté à Paris, Jean, qui a retrouvé la mémoire, se découvre horrifié par sa vie passée. Comme largement démontré dans L’ultime duel, Béthencourt est un infâme personnage, tueur professionnel, traître en série, qui utilisait sans vergogne sa supériorité aux armes pour éliminer quiconque le gênait. Mais le choc du coup de pistolet l’a profondément ébranlé. Ses activités passées le révulsent. Il découvre Dieu et rejette désormais l’usage de la violence. Simultanément, lui qui multipliait les aventures féminines en méprisant totalement les femmes qui avaient le malheur de succomber à ses charmes, tombe profondément amoureux d’une simple fille d’auberge, Suzanne. Au terme de quelques péripéties, Jean se retrouve à la Bastille pour avoir participé au duel dans lequel Athos est mort. Il y retrouve son ami le duc de Beaufort.

Plusieurs personnes déploient une énergie considérable pour sauver Jean de l’exécution. La princesse de Carignan s’allie bizarrement avec Suzanne, qui l’a pourtant supplantée dans le cœur de l’ex-spadassin, pour voler à son aide, tandis que d’Artagnan monnaye la grâce de Jean auprès de Mazarin en acceptant d’entrer à son service. Finalement, Béthencourt s’évade de la Bastille en compagnie du duc de Beaufort, lors de la célèbre évasion de ce dernier. Il se prépare à une vie paisible en compagnie de Suzanne qu’il épouse avec la bénédiction de la princesse.


Ce deuxième roman laisse une impression bizarre. L’auteur s’est manifestement posé un défi: profiter de la « résurrection » de son personnage pour le retourner comme un gant. Le personnage abject, violent et immoral devient un être pieux, doux et amoureux. D’autres éléments clé du premier récit se retrouvent ici également inversés. La (presque) mort de Jean dans L’ultime duel provenait de l’alliance entre deux femmes qu’il avait trompées et qui s’unissaient pour le tuer: dans L’inconnu du Pré-aux-clercs, ce sont deux femmes amoureuses de lui qui font alliance pour le sauver. Dans le premier roman, Athos était son ennemi mortel (en cachette au début, ouvertement à la fin), dans le second d’Artagnan devient son grand ami. Dans le premier, tout le monde ou presque voulait sa chute, dans le second on rivalise pour voler à son secours.

Si cet exercice de « retournement » a sans doute été amusant pour l’auteur, il n’est pas complètement convaincant pour le lecteur. On peut certes admettre que la perte d’une partie de sa boîte crânienne et une période de coma puis d’amnésie induisent un changement de personnalité mais la transformation en « serviteur du Seigneur » (voir extrait ci-dessous) est tout de même assez radicale. On comprend mal, également, que la princesse de Carignan, amoureuse folle de Jean au début du roman au point d’être prête à lui sacrifier sa réputation et sa fortune, adopte en un instant sa rivale femme du peuple et fait dès lors tout pour favoriser les amours de Suzanne et de Jean. Idem pour le dévouement soudain de d’Artagnan pour ce dernier, puisque le mousquetaire va jusqu’à se « vendre » à Mazarin pour obtenir la grâce de Jean - et cela alors même que celui-ci a tué Athos en duel.

Le rapport avec Dumas tient bien sûr à d’Artagnan, qui joue d’ailleurs ici un rôle plus important qu’Athos dans L’ultime duel. La présence de Porthos et d’Aramis y contribue également mais ils jouent à vrai dire un rôle de figurants, accompagnant d’Artagnan et la princesse dans leur expédition sans quasiment ouvrir la bouche. Toutes ces réserves mises à part, le roman est bien écrit et se lit avec plaisir, tout comme le premier.


Extrait du chapitre 26 Confidences

Le plaisir de l'écoute est tel chez le garde que Jean s'épanche volontiers.

— Ma liaison avec Marie de Bourbon-Soissons a été la plus pérenne. Elle a duré une demi-douzaine d'années. Elle a pris fin avec le duel du Pré-aux-clercs. Elle a été la plus tourmentée. À Madrid, Marie a cédé à mes avances par défi et désœuvrement. Au cours des semaines, les liens se sont serrés. Ma jeunesse et la vigueur qui l'accompagne l'ont séduite. Libre et indépendante, elle m'en voulait, ou elle s'en voulait, de s'attacher ainsi à ma personne. Ses sautes d'humeur étaient difficilement supportables, mais au lit, sa flamme libertine agissait sur moi comme la drogue d'un apothicaire. Nous nous retrouvâmes à Paris et, contre toute attente, notre liaison perdura. Je me donnais en spectacle à la salle d'armes des mousquetaires de la rue du Bac. Nous combattions, les mousquetaires et moi-même, à fleurets mouchés, devant un parterre d'amateurs, friands de ces défis. Marie aimait s'y montrer. Elle m'encourageait et ne cachait guère l'inclination qu'elle éprouvait à mon égard. Mon amour-propre était flatté d'étaler ainsi devant le Paris frivole des muguets de Cour, oiseux, futiles et inutiles, ma liaison avec la princesse de Carignan. L'aimais-je vraiment? À ma manière sans doute. Elle me reprochait de ne chérir que ma propre image. Avec le recul du temps propre à la réflexion, j'admets qu'elle avait raison. La balle qui m'a couché sur l'herbe du Pré-aux-clercs m'a été salutaire. Durant la parenthèse qu'a constituée cette léthargie de quatre semaines, la Providence m'a visité et a métamorphosé le mécréant que j'étais en serviteur du Seigneur.

— Vous ne songez tout de même pas à entrer dans les ordres?

— Certes non. L'amour que je porte à Suzanne est trop vif.

— Parlez-moi d’elle.

— Autrefois, je mettais les rencontres heureuses ou malheureuses sur le compte du hasard. À présent, je les place sur celui de la Providence. Les filles d'auberge ont pour vocation d'être dédaignées si elles sont vilaines, et coquetées si elles sont accortes. Filles de peu, filles de rien, engrossées à leur corps défendant, elles ont alors recours aux faiseuses d'anges ou, comme Suzanne en a été elle-même victime, au tourniquet des enfants abandonnés d'un couvent compatissant. Suzanne est suffisamment jeune pour n'avoir connu que très peu d'amants d'une nuit, et encore les choisissait-elle. Elle n'a jamais accepté de leur part le moindre sou. Elle ignorait tout de moi et de mes origines lorsque nous nous vîmes pour la première fois à l'auberge de la Fosse-aux-Lions. Nous nous sommes aimés naturellement, presque sans un mot échangé, comme si cette rencontre était préparée par une force divine.


 

 

 

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