L’ultime duel
Jean-François Zimmermann
278 pages Christine Bonneton Editeur - 2022 - France Roman
Intérêt: *
Ce roman historique qui se passe au XVIIème siècle
tourne autour de Jean de Béthencourt, un
« héros » bien ambigu. Son père ayant été tué
en duel par un Espagnol, Diego de Malladas, quand il
était encore enfant, Jean a été élevé par sa famille
pour le venger. Il a été formé par les meilleurs maîtres
d’armes de son temps, au point de devenir une véritable
« machine à tuer ». Ce bretteur sans
pareil ne trouve personne capable de lui résister: il
use et abuse donc de son talent à l’épée. Totalement
cynique, perpétuellement criblé de dettes, capable de
toutes les trahisons, accumulant les conquêtes
féminines, il mène une vie chaotique en se faisant
beaucoup d’ennemis… Les femmes qu’il trahit sans
vergogne, en particulier, jurent volontiers sa mort.
Naviguant entre France
et Espagne, Jean participe aux côtés de la France à la
guerre entre les deux pays en Flandre. Il se rallie au
duc d’Orléans, devient ami du duc de Beaufort, se trouve
mêlé aux complots contre Richelieu, devient espion à la
solde de celui-ci, part en mission secrète en Espagne du
côté des comploteurs qui veulent la mort de Richelieu,
les trahit, etc.
Le personnage de Jean de Béthencourt est un intéressant
héros négatif dont les aventures sont bien menées. Il
est dommage, malgré tout, que Jean-François Zimmermann,
tout à sa préoccupation de bien reconstituer le cadre
historique de son récit, multiplie un peu trop les
références factuelles, les personnages réels et les
notes de bas de page, ce qui nuit au déroulé purement
romanesque.
Le lien avec Dumas tient essentiellement à la présence
d’Athos dans le roman. Un Athos présenté comme relevant
du personnage historique plus que de celui des Trois
mousquetaires, mais dont l’intervention tient
cependant de la fiction pure. Jean est poursuivi par la
haine de Teresa, une femme qu’il a aimée et dont il a
tué le mari. Celle-ci a juré de venger ce dernier. Athos
est tombé amoureux d’elle et Teresa lui promet de
l’épouser quand il aura tué Jean. Athos se fait passer
pour un ami du spadassin et s’entraîne à l’escrime avec
lui afin d’être en mesure de le battre. Un duel est
organisé qui verra s’opposer Jean et son frère (difforme
et incapable de se battre) d’un côté à Athos et Teresa
de l’autre. Jean a le dessus sur Athos, qui meurt, mais
ne s’en sort pas pour autant: il est tué à son tour par
les vengeances combinées de deux femmes qu’il a trahies
jadis.
Cet Athos de Zimmermann peut évoquer vaguement celui de
Dumas dans la mesure où il est manipulé par la femme
qu’il aime, comme celui des Trois mousquetaires
est trompé par son épouse, la future Milady. A part
cela, on note aussi une apparition de d’Artagnan pour un
combat (amical) contre Béthencourt, combat gagné, comme
toujours, par ce dernier (voir extrait ci-dessous),
ainsi qu’une mention d’Aramis et Porthos sous leurs noms
historiques d’Aramitz et Portau. Le contenu strictement
dumasien du roman reste donc assez faible - ce qui ne
retire rien à ses qualités propres.
Ce roman a une suite: L’inconnu
du Pré-aux-clercs.
Merci à Mihai-Bogdan Ciuca de
m'avoir signalé ce texte
Extrait du chapitre 20 Le refus des louanges
cache le désir d’être loué deux fois
Un murmure parcourt l'assistance. Le comte de Tréville
vient d'entrer. Il salue brièvement quelques personnes
avant de s'adresser à la fois au public et aux
duellistes.
- Dans cette salle qui a vu s'entraîner et combattre les
meilleures lames du royaume vont s'affronter le Gascon
Charles de Batz-Castelmore et le Lillois Jean de
Béthencourt. Afin que ce combat se déroule dans les
meilleures conditions et le plus équitablement possible,
je vous prierai de vous abstenir de manifestations
bruyantes qui pourraient gêner les duellistes.
Ce souhait est de pure forme, car maintenir le calme
lors d'une telle réunion reviendrait à interdire à un
ivrogne l'accès de la taverne.
Après les saluts d'usage, les deux bretteurs se mettent
en place.
Jean se place en quarte garde pour attendre son
adversaire. Il ne parvient pas à se concentrer. Son
esprit est ailleurs. D'Artagnan tire le premier. Jean
pare son estocade, passe sur son pied gauche et le suit
en droite ligne pour le mettre en désordre. Le coup est
trop simple pour que le Gascon s'y laisse prendre. Il ne
se découvre pas pour parer.
Athos jette un regard interrogateur en direction de Paul
de Gondi. Il sait que celui-ci connaît bien le jeu de
Jean, ayant rompu avec lui à de nombreuses reprises.
Le jeune homme paraît emprunté, lent, hésitant. Son
adversaire, qui ne le redoute qu'en fonction des
commentaires qu'il a entendus à son sujet, s'étonne de
tant de prudence, mais il réserve son jugement avant
d'attaquer. Plusieurs minutes s'écoulent ainsi sans
qu'aucun des deux belligérants n'entre dans le feu de
l'action.
L'assistance commence à s’impatienter.
- Dieu du Ciel, mais ils sont morts de peur !
- C’est donc cela, ce fameux Béthencourt !
- Ce Béthencourt n'est qu'un traîne-rapière !
- Le Gascon ne vaut guère mieux!
Piquée au vif, Marie réplique suffisamment haut pour que
personne ne perde rien de sa répartie.
- Voilà un chien qui a une belle gorge. À part aboyer,
que savez-vous faire ?
La surprise passée, des rires se font entendre.
Mouché, le bellâtre hausse les épaules.
Jean a entendu.
D'Artagnan passe à l'offensive. Il tire de quarte. Jean
pare du fort de son épée pour abaisser la pointe de
celle de son adversaire. Il peut ainsi tirer une
flanconade, cette botte de quatre forcée portée au flanc
de son adversaire. Celui-ci la pare d'un vif retrait du
corps.
Jean comprend que la réputation du Gascon n'est pas
usurpée.
D'Artagnan hausse son jeu. Sa vigueur est supérieure à
celle de Jean. Ses coups pèsent fort et font trembler le
bras de son adversaire. Jean comprend qu'il ne doit pas
tenter de lui résister en contrant ses coups, car il
s'userait plus vite que lui. Il doit esquiver, adopter
son rythme de danseur qui finit toujours par énerver son
rival.
Le comte de Tréville est attentif au bon déroulement du
combat. Il est seul juge de la réalité d'un coup fatal,
ceux portés au bras ou aux jambes n'étant pas considérés
comme décisifs. Il se déplace fréquemment pour toujours
bénéficier du meilleur angle de vue.
Au fil des échanges, Jean retrouve sa vitesse
d'exécution et son assurance. Il bouge moins. Son
poignet imprime à sa lame des mouvements plus fluides et
plus précis. Il est enfin entré tout entier dans son
combat.
D'Artagnan a laissé passer sa chance lors des premiers
échanges alors que son adversaire était timoré et
emprunté.
D'Artagnan recule. Est-ce une feinte destinée à mettre
Jean en confiance pour qu'il se découvre en attaquant
inconsidérément? Athos, qui connaît bien les subtilités
de son partenaire d'exercice, a compris. Le sort du
Gascon n'est plus qu'une question de quelques minutes.
Feintes, parades, esquives, courtes attaques prudentes
se succèdent à un rythme endiablé. D'Artagnan n'est plus
en mesure d'attaquer. Il est débordé. Après un
froissement de fer à fer, le mousquetaire ne peut que
dégager de quarte et devine que Jean va parer et
riposter au flanc. Le savoir ne lui donne pas la
solution pour se dégager.
Le coup est imparable et indiscutable.
L'épée n'eût point été mouchée, sa lame eût transpercé
le corps de l'infortuné de part en part.
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